Texte de Jean Pierre Hédoin Président d’honneur du Club Taurin de Paris (lu par Vincent Maes membre du Club)
Avec émotion et gratitude, je te salue Chantal,
Quand, au début de la décennie 70, je commençais à suivre les réunions du Club Taurin de Paris, intimidé tant par le cadre luxueux du grand salon de la bibliothèque espagnole de l’avenue Marceau que par la présence de sommités comme Paco Tolosa ou Claude Popelin, c’est auprès de la fermeté souriante d’une dame, membre du bureau et parfaitement bilingue, que je trouvai l’appui le plus précieux. En haut de l’escalier, en quelques échanges, qui associaient avec naturel le souci de comprendre le profil de « votre afición » et de vous aider à vous intégrer dans le jeu de relations entre les membres du Club, ton art me permit de surpasser ma réserve naturelle pour construire, en confiance, des échanges de qualité avec plusieurs piliers tels Paul Cahoua et André Berthon, devenu président en 1976, à la veille du 30ème anniversaire du Club.
Je conserve un souvenir tout particulier d’un assez long échange que nous avions eu à l’occasion de la conférence prononcée en janvier 1978 par Luis Bollain sur ¿Que es torear? Il portait sur l’importance des repères historiques et techniques dans la culture de l’aficionado, évoquant pour toi l’importance du leg de ton grand-père Henri Chiron de la Casinière Don Enrique. Pour toi, le commerce direct avec les acteurs contemporains du mundillo, éleveurs, toreros, aficionados… et l’entretien fidèle des traditions et de la mémoire constituaient un ensemble indissociable. C’est dans cet esprit qu’en février 1979 tu fus un soutien précieux, attentif et souriant dans ma première intervention au CTP portant sur « El Cordobés » et que, deux mois plus tard, tu favorisas un bref échange avec Santiago Martin « El Viti » invité du Club.
C’est grâce à toi et avec toi, que j’ai découvert Zahariche, la réserve mythique de la famille Miura, avec laquelle tu entretenais des liens anciens, et que j’ai pu partager, à Paris et à Séville, des déjeuners avec Don Eduardo. Moments de sobriété et de respect, non dénués d’humour tel le souhait du ganadero d’un descabello pour cette cantatrice qui, la veille au soir à l’opéra, n’en finissait pas d’agoniser ! Sur le retour de Lora del Rio à Séville, une pause à La Algaba dans une taverne où tu avais eu l’impression d’être prise pour une touriste, ce que tu détestais, ta résistance pleine d’humour aux suggestions dispendieuses du patron, nous valut en regalo de la casa un plat de gambas blancas inoubliables !
C’est toi bien sûr, Chantal, qui fus le maillon décisif de la relation suivie du Club avec les Victorino Martin depuis l’invitation du père en février 1981, émaillée d’une mémorable soirée au Lido, puis des visites de Victorino fils, la dernière avec sa fille Pilar et sa petite-fille en octobre 2018.
Médiatrice indispensable pour l’invitation de toreros au Club, tu vas mettre cette précieuse compétence au service du Prix Claude Popelin fondé au début des années 80 par sa veuve Sat et destiné à distinguer au terme de chaque temporada française le torero qui s’est distingué par son talent de lidiador. Au sein de l’Association alors constituée, tu vas, en tant que secrétaire générale, assurer la continuité de l’action auprès des présidents successifs (Sat Popelin, François Zumbiehl, André Berthon et Jean-Pierre Clarac), en veillant tout à la fois à conserver le plus durablement possible les liens directs avec Claude et à trouver des réponses nouvelles aux défis d’organisation et de financement qui se révélaient au fil des ans. Ainsi, le stock de bronzes originaux signés Venancio Blanco étant épuisé et les moyens de l’Association ne permettant pas une relance auprès des héritiers du sculpteur, ta grande sensibilité artistique et le discernement de ton afición vont faire merveille pour trouver chaque année des œuvres originales pour la remise du prix.
Privilégiant le taureau de respect et l’authenticité dans l’engagement de l’homme dans la conduite du combat, tu vas rencontrer parmi la trentaine de lauréats des six lustres du prix quelques maestros favoris tels Francisco Ruiz Miguel, Luis Francisco Espla, César Rincón, José Pedro Prados El Fundi, Fernando Robleño…Tous se sont montré touchés par la sincérité de ton afición et la discrétion rayonnante de ton investissement pour les valeurs de la fiesta.
A la Pentecôte, pour rien au monde, tu n’aurais manqué le rendez-vous de Vic-Fezensac puis, lors des mois d’été, ceux des arènes landaises et basques y compris Bilbao où tu avais plaisir à retrouver le vieux complice professionnel qu’était le docteur Coy. Vous constituiez alors un redoutable duo médical, infirmière et médecin, auquel nous fumes plusieurs au Club à avoir recours à l’occasion de quelque perturbation de santé de l’été.
Te revendiquant bretonne et vicoise, tu étais aussi, par excellence, sévillane et je te suis profondément reconnaissant de m’avoir, aux côtés d’André Berthon, convaincu que je ne commencerais à comprendre la spécificité de la sensibilité de Séville que lorsque j’aurais enfin vécu une Semana Santa complète, alors que les contraintes professionnelles m’obligeaient à privilégier la feria aux pasos. Il y a dix ans le diagnostic s’avéra bien fondé. Suivant tes précieuses recommandations : de l’austérité poignante des chants a capella de la Vera Cruz aux débordements baroques des armaos de la Macarena, en passant par les hommages devant le Baratillo des pasos retournant à l’aube vers Triana ou l’implacable rigueur des pénitents du Gran Poder, les émotions ressenties faisaient écho à la riche et exigeante variété de vivre le toreo dans la Maestranza ; s’y retrouvaient ce savoir attendre le moment où vérité et art se conjuguent et se réjouir à y rendre grâce. Grand merci, Chantal pour ce legs de l’esprit et du cœur !
Confiante en ton chemin et toujours attentive aux autres, conjuguant humilité et engagement, discrétion et efficacité, tu as toujours incarné de façon unique et exemplaire la singulière communion, en apparence paradoxale, d’un attachement ferme et résolu aux traditions avec un esprit d’ouverture toujours renouvelé aux surprises de la création. Ton exemple demeurera vivant pour tous ceux qui ont eu la chance de partager ton parcours et ton afición.
Chers amis, en cette journée, n’en doutons pas, tu es avec nous et c’est avec chaleureuse émotion et une profonde gratitude que je te salue, Chère Chantal !
Jean Pierre Hedoin 16 juin 2024




