C’est une des richesses du Club Taurin de Paris, de ne pas se contenter d’inviter les gloires médiatiques du moment, mais de rendre hommage à ceux qui ont fait vivre la corrida et méritent de laisser leur trace sur le « wall of fame » du monde taurin.

C’est à ce titre, que Vicente Ruiz El Soro était l’invité du CTP en ce 4 mars, et l’on peut dire qu’il n’a pas déçu !
En le présentant, Nicolas Havouis le décrit comme un homme qui a fait des folies ! Mais surtout comme un torero populaire, en remarquant qu’en Espagnol, pueblo signifie à la fois peuple et village. D’où l’amour qui dure depuis toujours entre El Soro et le peuple de Foyos son village natal.

Il souligne qu’El Soro est un torero majeur des années 80-90 et un des plus grands banderilleros de l’histoire taurine : en témoignent ses cartels avec Espla, Mendez, Morenito de Maracaï et Nimeno. C’est un modèle d’alegria en tauromachie qui a survécu à d’innombrables blessures et réussi à surmonter la destruction de son genou dans les arènes pour revenir toréer après 20 ans de soins et d’opérations.
Il lui attribue la phrase : « j’aime les paellas mais pour faire ce que j’ai fait, il faut des « cojones » (attributs qui ne sont pas spécifiquement masculins mais parfaitement taurins !)
Cet accueil se termine par un « aurresku » musical offert par Michel Pastre, saxophoniste de jazz bien connu qui sortira de son registre pour enchainer sur un paso doble appris la veille. Visiblement El Soro apprécie et rythme les thèmes de ses battements de mains.
El Soro lui-même prend alors la parole pour évoquer les souvenirs moins de sa carrière de torero que de sa vie : « J’ai 3 amours : Eva (sa compagne), la musique et le toro. » Grâce à ce dernier il a parcouru le monde pendant 20 ans ce qu’il n’aurait pu faire dans aucune autre profession.
Son père était novillero et devait faire vivre une famille de 9 frères et sœurs.
Dans sa jeunesse, il aimait déjà beaucoup la musique, mais alors qu’il devait jouer avec la banda des arènes, un jour de corrida, il s’échappa car il avait décidé (à 9 ans) qu’il ne voulait plus être musicien, mais devenir torero.
Il a même fait partie d’une troupe de toreros comiques, dans la partie sérieuse.

Sur sa carrière, pourtant brillante, El Soro n’insiste pas. Il reconnait que ses maitres, les grands banderilleros de son temps, lui ont appris à avoir l’intuition du toro pour maîtriser le deuxième tercio. Il a beaucoup aimé sa profession, travaillé son corps « gordito » (enveloppé) pour pouvoir faire même le recortador et réussir.
Pour lui, dans la fiesta authentique, il y a le toro, lui et rien d’autre. La façon de galoper est le langage du toro mais son regard aussi est un signal. « S’il n’y avait pas de toros, il n’y aurait pas d’artistes et le monde n’existerait pas ! »
Pour rendre hommage à trop de ces artistes qu’il a vus mourir autour de lui, ( Paquirri, Caceres, Montoliu,) El Soro prend sa trompette et, concentré et visiblement ému, joue alors l’Ave Maria de Schubert.

Question : Valence est une terre de taurins et de musiciens : quel lien fait-il entre la tauromachie et la musique à Valence ?
Quand il était petit et regardait le ruedo, il voulait être comme Granero torero et musicien. (Granero outre d’être un matador de classe était un violoniste reconnu). L’art est le hasard du torero valencien. Et en hommage aux artistes valenciens, El Soro ressort sa trompette et joue un extrait du Concerto d’Aranjuez de Rodrigo.
Lui-même a connu son lot d’accidents, subissant 62 séjours à l’hôpital dont 49 pour sa seule blessure au genou, et recevant à 3 reprises l’extrême onction. À l’approche de la mort, « on pense à l’amour, à la famille et à Dieu ».
D’ailleurs, « la vie est un rêve » !

Il a dépensé toute sa fortune pour trouver, aux 4 coins du monde, le chirurgien qui lui permettrait de marcher et courir pour revenir dans l’arène : le docteur miracle qui l’a opéré voulait lui couper la jambe ! Son obstination à vouloir re-toréer n’a pour objet que de montrer aux jeunes générations le « bon chemin ». 20 ans après sa blessure, il revient aux arènes malgré son poids, maigrit et s’entraine comme avant et il triomphe en 2015 au cours d’une tarde d’anthologie à Valence où il est allé à porta gayola, assis sur une chaise car il ne pouvait pas s’agenouiller ! Ce jour là, son Mozo de espada refusait de l’habiller car « c’était aller à la mort ». Mais lui voulait encore ressentir 20 ans après, la tension, le toro, le public, les caméras. Même son fils ne voulait pas rester aux arènes, par peur de le voir se faire prendre par la corne.
Question : Vous qui avez affronté la mort, que ressentiez-vous à porta gayola ?
Il est allé très souvent à porta gayola, mais le toro est un mystère. La suerte de porta gayola est basée sur l’attente, la patience, pour capter son attention au dernier moment.
Une fois, agenouillé devant la porte de la peur, il a vu 2 toros sortir en même temps : lorsqu’on lui a piqué la devise sur le morillo, la réaction du premier a été telle qu’il a défoncé la porte du chiquero voisin et que les deux toros sont sortis ensemble : émotion !

En guise de conclusion, El Soro joue « Comme d’habitude » avant d’enchainer avec « Valencia » en duo avec Michel Pastre, sous les applaudissements d’aficionados enchantés.

La soirée se poursuivra dans un bar à vins voisin où El Soro signera le livre d’or du Club et appréciera l’enthousiasme des membres du CTP et se pliera volontiers aux obligations de la photo souvenir.

Texte et photos Jean Yves Blouin extraits de son blog Face à la Corne et membre du Club taurin de Paris.
The Sorrow (mars 2015) nouvelle de Nicolas Havouis membre du Club taurin de Paris
The Sorrow
Après des années de paresse et d’entreprises pas très heureuses, les affaires s’étaient mises à bien marcher pour Luis. Il disait « j’ai eu de la chance. Ou alors je dois être doué pour la seule activité qui me rend modeste.» Comme Luis était devenu un homme d’affaires avéré et qu’il avait voulu être torero, le maire lui proposa de diriger les arènes de sa ville.
_Je ne sais pas si je devrais avait répondu Luis. D’habitude je ne réussis que ce qui m’ennuie un peu. Et ça, ça m’intéresse beaucoup.
Dès lors il se consacra plus aux arènes qu’à ses « vraies »affaires. Il réussit à ne pas perdre d’argent, et même, grâce à sa notabilité renforcée, à en gagner davantage avec les vraies affaires. Luis s’associa dès le début avec Manolo Rojas un empresario taurin expérimenté qui s’occupe de la partie ennuyeuse, l’administration, tout ça… et qui en plus l’oblige à rester raisonnable. Les jours précédant les corridas, il y a foule devant le bureau des associés. Beaucoup d’habitués : bénévoles, membres de peñas, journalistes de petits journaux ou de petites radios.
L’associé désigne un nouveau venu._ Tu sais qui c’est le type en costume avec la cravate de travers ? Il me dit quelque chose. Quand tu t’habilles comme ça avec la chaleur qu’il fait, c’est que tu veux faire savoir que tu as été torero.
Luis le reconnait tout de suite_ C’est El Soro
_Ah oui, bien sûr. J’espère qu’on n’a pas pris un coup de vieux comme ça nous. Déjà on est moins gros.
_ Là encore, il n’est pas trop mal. Tu l’aurais vu il y a cinq, six ans il pesait dans les cent-vingt kilos.
Soro laisse passer les autres avant lui. Certains l‘ont reconnu et lui donnent du « maestro »ou du « torero »tant qu’ils peuvent, Soro parvient à peine à leur sourire.
Luis n’a pas très envie de le voir. Il est sûr que Soro vient lui demander un service qu’il ne pourra probablement pas lui rendre. Tous les autres sont partis, il va bien falloir y passer maintenant.
_ Vicente ! Si j’avais su que tu étais là, je t’aurais reçu tout de suite. Tu veux boire quelque chose ? Soro lui donne un abrazo triste.
_ Tu veux des billets pour ta famille ? Tu n’as même pas besoin de me demander, je te fais un laissez-passer, tu rentres au callejon quand tu veux.
_Merci, ce n’est pas ça. C’est… la feria.
_ Oui la feria. Celle de mars a pas mal marché. On va a mas torero. Lentement mais surement.
_Tu te rappelles la dernière fois qu’on s’est vus ? Tu m’as dit que quand je serai prêt, quand j’aurai perdu mes kilos en trop et que je pourrai marcher normalement, tu m’engagerais dans tes arènes. Et bien ça y est, je suis prêt.
_Oui je t’ai dit ça Vicente. Excuse-moi mais je n’ai pas l’impression que tu sois prêt. Attends, tu marches avec une canne !
_ Ça c’est parce-que je viens de me faire opérer. Dans trois mois je cours comme un lapin.
_Combien de fois tu as été opéré ?
_38 fois.
_38 opérations ! Et tu veux encore toréer ! Vraiment je t’admire.
_Admire-moi comme torero. Dans la plaza. C’est pour toréer que j’en ai bavé comme ça. Tu m’engages pour la feria de juillet.
_Mais tu n’es pas en état de toréer Vicente ! Je ne peux pas te laisser faire ça. Tu vas te faire tuer.
_Je te dis, dans trois mois je cours.
_Commence déjà par marcher normalement.
_Quand je pourrai courir, tu m’engageras ?
_ Ça fait vingt ans que tu ne peux plus courir.
_Quand je pourrai courir, tu m’engageras ? Tu me l’as dit. On s’est tapé dans la main.
_J’espère Vicente.
Soro revient quelques mois après. Je suis prêt maintenant. Tu peux m’engager.
_C’est de la folie.
_ Non, je suis prêt. Tu ne peux pas savoir combien j’ai souffert pour être prêt. J’ai une fille de treize ans, elle ne m’a jamais vu toréer, tu te rends compte ? C’est pour elle que je veux toréer. Et pour moi aussi. Je ne pense qu’à ça : retoréer. Si je ne torée plus… tu te rappelles Christian Nimeno ? Je crois que je pourrais faire comme lui.
_ Ne dis pas ça Vicente. Tu es trop bon vivant toi.
_ Tu crois que ça m’empêche d’y penser ? Quand je ne voyais pas le bout, que je n’arrêtais pas de me faire opérer ? Christian aussi, il adorait ses enfants mais quand il a compris qu’il ne pourrait plus toréer, ben là, tout a lâché.
_ Elle doit être jolie comme un cœur ta fille. Tu as des photos ?
_ Oui, regarde comme elle est belle. Mes seules joies ces dernières années, c’étaient ma femme et ma fille.
Luis se doutait que l’adorable fillette serait en communiante sur les photos. Oh elle n’est pas maigre ! Elle a l’air de s’ennuyer bien comme il faut mais ça, à une communion c’est normal.
_ Ça fait tellement longtemps que je rêve qu’elle me voit toréer. Je ne tiens que pour ça. Je suis torero. Fais-moi toréer !
Luis regarde Manolo son associé si dur en affaires d’habitude. Lui il aura le courage de refuser. Luis est surpris de le voir aussi ému. Il connait bien Manolo, pourtant il est incapable de deviner ce qu’il va dire. « Il serait d’accord pour l’engager ? Si c’est comme ça, moi aussi.»
Enfin Manolo parvient à dire_ Ecoute Vicente, tout est bouclé depuis longtemps cette saison. Tu sais, nous on ne gère que ces arènes. On n’est ni très riches ni très puissants. Tu les connais les grands empresarios, c’est à eux que tu devrais demander.
_ Je suis venu demander à Luis parce qu’on a toréé ensemble et qu’il m’avait promis de m’engager.
_ Mais ça c’était quand tu étais jeune.
_ Quand j’étais jeune, je n’avais pas besoin de lui. C’était plutôt lui qui avait besoin de moi.
Depuis un moment Luis a l’impression de ne plus être le directeur des arènes mais seulement un spectateur qui observe deux acteurs, deux actifs.
_Vicente ce n’est pas raisonnable dit Manolo. Tu connais le refrain : « toro de 5 ans, torero de 25 ». Toi tu en as 55 et en plus tu boites. Tu as besoin d’un peu d’argent ? On est prêts à faire un effort.
_ Vous pouvez vous le garder votre pognon de merde ! Merci beaucoup de ton aide Luis. Comme tu dis « tu te mets en dix pour tes amis ».
Porte claquée, mort probable d’une amitié.
_ Il n’a pas changé dit Manolo. Comme torero, c’était un de ceux qui avaient le moins de classe mais qui avait le plus de panache. Manières rustiques, sentiments élégants… Tu te souviens ? Il crachait en piste, une fois je l’ai même vu se moucher avec ses doigts. On ne peut pas dire que c’était un fin torero « de exquisitez». Mais il en avait une paire énorme et il la posait devant le toro.
_ J’aurais bien voulu l’aider dit Luis. Mais on ne pouvait quand même pas l’engager.
_ J’ai hésité répond Manolo.
_Moi aussi. Je pense qu’il ne voudra plus jamais me parler. Ça me fait de la peine, je l’aimais bien. Mais on ne peut pas faire n’importe quoi non plus. Tu imagines : on le fait toréer, il s’en sort à peu près ; tout de suite les anti-taurins vont dire « vous voyez bien que c’est du bidon, même un infirme peut se mettre devant un taureau ».
_ Les anti-taurins, ils diront toujours ça. Moi je crois que c’est plutôt les toristes purs et durs qui nous auraient emmerdé. Mais ils sont combien ici ?
Une semaine passe, Manolo dit à Luis_ Ça m’a perturbé cette histoire. J’ai fait les comptes, si on l’engage, on ne perd pas d’argent. Au contraire, ça fera un petit évènement. Il lui reste des partisans dans son bled, ça amènera un peu de monde qu’on n’a pas d’habitude. On le met avec deux figuras, lui on le paie ce qu’on veut. Avec ce que va donner la télé on ne devrait pas être mal.
_ Et ce qu’on avait dit ; le sérieux de la plaza et tout ? S’il se fait tuer ou s’il finit en chaise roulante, tu veux être responsable ?
_Bien sûr que non. Mais il veut tellement toréer. Il sait parfaitement ce qu’il risque. C’est quand même lui qui était au cartel avec Paquirri et Yiyo quand ils se sont fait tuer. Qu’est ce qui le fera mourir le plus surement, toréer ou ne pas toréer ?
Soro revient donc au bureau. Il est accompagné de sa fille, il est tout heureux. C’est un festival d’abrazos. Personne n’a jamais été fâché. Luis est de nouveau son ami, il parle de nouveau en directeur.
_ Vicente dit- il tu nous as touchés espèce d’enfoiré. Je ne suis vraiment pas persuadé qu’on a raison mais on va t’engager finalement.
Soro redonne des abrazos à derriber un cheval. Il pleure, il fait pleurer les autres. Trois machos en larmes. Seule la fille du Soro ne pleure pas. Elle embrasse quand même son papa gentiment. C’est comme sur ses photos de communiante, elle a toujours l’air de s’ennuyer. Il n’y a que son téléphone qui semble l’intéresser ou la faire sourire un peu.
El Soro la légende continue ! Il y a quelques affiches comme ça plutôt en banlieue qu’en centre- ville, au milieu d’autres publicités pour des superettes ou des puticlubs. Les affiches plus grandes et mieux placées annoncent les vedettes. Mais il y en a quand même quelques- unes du Soro. Ses amis n’ont sans doute jamais été tristes d’aller à la « fiesta de los toros ». Ils voudraient que ce soit déjà fini. Soro a préparé une belle arrivée à l’ancienne, en calèche avec sa cuadrilla comme les toreros du 19ème siècle. C’est une « estampe ». Luis pense que même en calèche et habit de lumières, Soro a toujours un peu l’air d’un camionneur. Soro salue à tout-va qu’il connaisse ou pas et bien sûr il s’arrête à la chapelle. Il prie et remercie le Seigneur ainsi que les Saints et Madones d’un peu partout et il embrasse une par une les médailles qu’il porte autour du cou. Il y en a pour à peu près dix minutes et 700 grammes. De retour au patio de caballos Soro savoure. Ses amis très nombreux, très émus ont du mal à lui parler ou même à ne pas pleurer. Les autres disent ce qu’on dit toujours. Soro n’y croit pas plus qu’avant mais comme il ne l’a pas entendu depuis longtemps, il est content.
Premier paseo du Soro depuis plus de vingt ans. Il s’est teint les cheveux en une sorte d’auburn aux reflets obispo ou burdeos. Il porte des zapatillas orthopédiques et un habit de lumières asymétrique. Le talon droit est deux fois plus haut que le gauche, une jambe de pantalon descend jusqu’à la cheville, l’autre s’arrête au- dessous du genou. Avec tout ça, plus son ventre et sa prothèse, on ne serait pas surpris qu’il se mît à chanter « J’ai la rate qui se dilate, l’estogomme qui se dégomme etc. » Non il reste classique : signe de croix et « Suerte » pour les companeros. Soro empoigne sa jambe droite, il la lance et il avance, ça fait penser aux automobilistes qui démarraient à la manivelle. Il traverse le ruedo, l’air résolu et la démarche instable. Ses amis ont de plus en plus peur.
Sortie du premier toro plus grand et plus respectable qu’on aurait pu croire. Soro lui donne des véroniques que Luis trouve templées. Le style est plus sobre qu’avant, sans doute parce que Soro ne peut plus faire autrement. En tous cas il ne « fait pas le ridicule » comme on dit en espagnol et comme beaucoup le craignaient. Soro était un des meilleurs banderilleros de son époque, peut-être même un des meilleurs de l’histoire, la plupart des aficionados qui « savent » en conviennent, y compris ceux qui ajoutent qu’il était un des pires muleteros. Alors Soro prend les banderilles. Comme au temps où le public venait le voir pour ça. Comme s’il ne voulait pas savoir qu’il est devenu presque invalide._ Il ne va quand même pas faire la moviola se dit Luis. Mais si ! Il fait la moviola, une suerte qu’il aurait inventée. Il court vers le toro en tournant sur lui-même. Avec sa prothèse et ses semelles orthopédiques, il a toutes les chances de se casser la figure. Il se retrouve face au toro juste au bon moment et il plante, ce qui prouve que malgré tout ce qu’on a dit contre lui, il connait bien les terrains et qu’il a de la vista. Pouvoir faire ça sans toro c’est déjà un accomplissement magnifique lorsqu’on a subi autant d’opérations. Le faire devant un toro c’est incroyable, fou, admirable, effrayant et cent autres adjectifs. El Soro ! Un critique avait écrit qu’il ressemblait davantage à un sapeur- pompier qu’à un torero. Il reste qu’aujourd’hui Soro est entré dans l’histoire de la tauromachie. Soro brinde à sa femme le toro du retour. On se demande si son cachet couvrira les frais de maquillage de Madame. Tout en étant correctement présenté, le toro est une petite sœur de la charité ou il pratique le grand pardon, comme on voudra. Il rate la cible, laisse le temps ; on ne pouvait pas demander mieux. Face à un autre torero, un toro d’une telle gentillesse semblerait inoffensif ; face au Soro il paraît « terrorifique ». Si l’on montrait ça aux anti corrida, peut-être diraient ils « pauvre homme » au lieu de « pauvre taureau». Ça se finit bien. Il y a eu quelques passes assez bonnes. Soro coupe une oreille. C’est mérité et/ou c’est normal. Personne ne proteste, pas même ceux qui ont trouvé le spectacle indigne. Sans doute ne veulent-ils pas gâcher la fête de cet homme qu’ils admirent malgré tout. La vuelta est savourée comme il se doit. C’est le moment le plus agréable pour tous.
Soro donne une belle interview soresque à la télé. _ Pour faire ça, il faut des COJONES, mot qu’il dit trois plus fort que les autres. Oui j’aime la paella, les beignets et tout. Mais aujourd’hui c’est comme hier, Valence avec le Soro et le Soro avec Valence.
Tout Valence peut-être pas. Le maire nouvellement élu fait probablement exception, il vient de déclarer que si ça ne tenait qu’à lui, il interdirait les corridas sans délai.
Deuxième toro. Soro va a porta gayola comme avant. Sauf qu’il ne peut plus se mettre à genoux. Alors il prend une chaise et s’assied face au toril. C’est un nouveau moment historique. Soro est non seulement le seul torero à être revenu après 20 ans d’absence mais aussi le seul à pratiquer la porta gayola assise. Ça passe. Le toro est beaucoup plus difficile que le premier. Soro montre qu’il a, en effet, de gros attributs. Il peut à peine bouger, il est constamment à la merci du toro. Ça ne l’empêche pas de sourire et de donner, comme avant « des passes de toutes les marques ». Luis, comme tous les amis du torero, a hâte que ça se finisse. Soro conclut dignement. Le toro l’a renversé : vertèbre fracturée. C’est sans doute mieux ainsi, ça l’empêchera de toréer avant longtemps. Dès la fin de la course Luis remonte son bureau. Il n’a pas envie d’entendre les critiques ou les compliments. Il dit à Manolo_ Tu sais, j’ai vu tous les grands quand ils étaient vraiment grands, j’ai vu le solo de Jose Tomas à Nîmes, les Victorinos de Madrid en 82 etc. Tu ne me croiras pas mais la corrida d’aujourd’hui c’est une des 4 ou 5 qui m’auront le plus ému dans ma vie.
_Non je crois que tu es capable de penser ça aujourd’hui. Demain ce sera autre chose. Si j’étais méchant je répéterais que tu as comparé Soro avec Jose Tomas.
_Je ne le compare pas, je vais te dire ; à mon avis presque tous les toreros en activité auraient pu donner de meilleures passes que celles qu’il a données. Mais c’était au-delà du toreo. L’important c’est ce qu’il a fait pour toréer. Je ne voulais pas voir ça, je ne voudrais pas le revoir, mais je suis bouleversé de l’avoir vu. C’était le rêve impossible accompli. Le Quichotte de la banlieue valencienne. Le grotesque et la grandeur ! L’Espagne !
_ L’Espagne que beaucoup d’espagnols n’aiment plus.
Ils ont tort. 0n peut aimer ça sans aimer Franco.
_Les américains aussi, ils pourraient aimer ça. Pas la corrida mais le brave type qui est le seul à croire en lui, qui lutte, qui tombe, qui remonte et qui y arrive. Tu remplaces le toro par le maverick et tu y es.
_On a bien fait de l’engager non ? La joie qu’il avait ! J’en ai pleuré. On ne pouvait pas le priver de ça.
_ On a eu de la chance que ce soit bien passé.
Les semaines suivantes Luis écoute jusqu’à l’indigestion des dizaines de versions de The Impossible Dream. C’est une chanson extraite d’une comédie musicale « L’homme de la Manche ». C’est du Quichotte populaire, la vulgarisation de Quichotte par Broadway. C’est trop facile et vulgaire, en fait, de ne dire que ça. Comme c’est trop facile et vulgaire de ne parler que de la vulgarité du Soro. C’est une assez belle chanson, un peu grandiloquente. Souvent ceux qui la chantent y remettent du « schmaltz »et du sirop et ça dégouline. Ça dégouline aussi avec Soro, les gros sourires, les larmes, les desplantes du téléphone et autres fantaisies du meilleur goût. Mais, la preuve, ça peut vous bouleverser.
Le président de la fondation « Les accidentés de la vie» convoque Luis qui a accepté pour une durée limitée d’être l’agent du Soro.
_ C’est grand ce qu’a fait Soro. Il n’y a pas meilleur modèle pour les accidentés de la vie. Pour moi il incarne exactement le message que nous voulons faire passer. Est-ce que vous pensez qu’il serait d’accord pour faire une campagne de promotion avec nous ?
Soro accepte avec enthousiasme. C’est sa conception du toreo. D’autres signent toutes les pétitions, lui torée tous les festivals pour les bonnes causes. Il refuse d’être défrayé. _ Non, c’est Soro avec les accidentés, les accidentés avec Soro.
La fondation annonce que Soro sera son prochain ambassadeur. Aussitôt une pétition circule sur les réseaux sociaux. _Ethique pour les accidentés. Pas d’assassins pour nos victimes.
Le président appelle Luis_ Ce ne sera pas possible pour la campagne. Désolé.
_Pourquoi ? Vous avez dit qu’il incarnait exactement le message que vous vouliez faire passer.
_Oui mais je ne pensais pas qu’il y aurait toutes ces polémiques.
_Il n’y en a pas plus que d’habitude. C’est internet ça.
Peut-être mais nous voulions quelqu’un qui incarne le message et, il faut bien l’admettre, choisir un torero, ça le brouille le message. Si ça tourne au débat pour ou contre la corrida, ça ne nous intéresse pas. Notre but est d’aider les accidentés, de leur montrer des modèles, leur dire « vous voyez, ils y sont arrivés, vous aussi vous le pouvez. » Et, autre inconvénient, si nous prenons un torero, la plupart des entreprises et des institutions qui nous financent cesseront de le faire. Elles ne veulent pas dégrader leur image ou même risquer un boycott. Notre fondation ne peut pas se permettre ça. Vous savez que j’aime la corrida, que j’admire profondément Soro, mais ce qui compte ce n’est pas mes goûts, c’est d’être efficace. C’est mon rôle de président.
_Vous êtes allé le chercher pour l’humilier comme ça…
_ Je n’ai jamais voulu l’humilier. Ça m’embête vis-à-vis de lui mais, d’un autre côté ça lui faisait de la pub aussi. Qu’est-ce que je lui dois en fait ? C’est dommage. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça mais c’est comme ça. Si on lui faisait un beau chèque vous pensez que ça le consolerait ?
Peut-être bouleversé lui aussi le maire de Valence a annoncé qu’un grand hommage serait rendu au Soro. Mais il a été battu aux élections juste après et le nouveau maire a d’autres priorités, en particulier celle de déclarer « Valence ville anti taurine ».
Le dernier en date, un aficionado parisien, a pris rendez-vous avec Luis.
_J’ai été absolument bouleversé par le Soro. Ce n’est pas bon signe se dit Luis. J’aimerais beaucoup l’inviter au club « Le ruedo de Paris ». Je ferais un petit discours de présentation où je retracerai sa carrière en évoquant l’aspect tauromachie populaire, Soro torero de son terroir, de son village, ce lien avec le peuple qui est en train de disparaître hélas ! Après je parle de Soro le modèle (il ne va pas me faire le même coup que les accidentés, j’espère se redit Luis) par exemple dire : on se plaint quand on a un petit bobo et Soro, après toutes ces opérations il s’est remis devant le toro. Il représente vraiment une inspiration pour nous, même si le mot inspiration fait un peu trop religieux. Et je conclus comme ça _Maestro. Torero. Héros. Bienvenue à Paris et, pour tout ce que vous avez fait, pour tout ce que vous êtes, au nom de tous ici, et là je lui ouvre grand mes bras, j’aimerais vous donner un abrazo muy fuerte. Vous voyez ? Je pense qu’avec son histoire, avec son personnage, avec la chaleur des aficionados parisiens, nous avons la réputation d’être froids, nous lui prouverons le contraire, ça fera une très belle soirée.
Une semaine plus tard l’aficionado rappelle Luis._ Excusez- moi, vous avez transmis mon invitation au Soro ?
_Oui ne vous en faites pas. Il est très content d’aller à Paris. Et sa femme est encore plus contente. Ils vous ont acheté plein de souvenirs de la région.
_Aïe ! Je viens de parler aux responsables du club. Ils ont toujours été d’accord avec ce que je leur ai proposé mais là ça ne les intéresse pas. Ils disent_ excusez- moi_ « Soro c’est un bourrin et c’était lamentable sa corrida à Valence.» En plus ils pensent qu’il n’est pas capable d’aligner trois mots. Voilà pour l’accueil chaleureux dont j’avais rêvé. J’ai insisté, je leur ai dit que Soro était un modèle d’aficion. Nous avons des aficionados magnifiques au club mais personne, ni chez nous ni ailleurs ne peut prétendre avoir une aficion aussi belle, aussi absolue que la sienne. Personne n’a passé tout ce temps à l’hôpital, personne n’a dépensé presque tout ce qu’il a gagné. Et pourquoi ? Pour se mettre à 50ans passés, avec à peine une demi- jambe devant un toro de 500 kilos. Ils n’ont pas voulu me dire non carrément, ils m’ont dit « on essaiera l’année prochaine ». Bref, ça tombe à l’eau. 20 ans de souffrance et que de l’indifférence! Je m’en veux terriblement si j’ai vexé Soro. Je suis vraiment désolé.
Qu’est- ce qu’on peut faire ? se demande Luis. Réécouter The Impossible Dream ? Il y en a un peu marre mais le moment l’exige. Nouvelle profusion de Quichottes incarnés par des chanteurs de charme tout sourire et smoking.
To dream the impossible dream gnagnagna
To bear with unbearable sorrow….This is my quest. Etc.
Rêver le rêve impossible. Supporter avec un insupportable chagrin. Telle est ma quête.
Sorrow/Soro ça va de soi. Quichotte au physique de Sancho Panza, vestige d’une Espagne paella, castagnettes et corrida. Sa quête, les espagnols modernes s’en foutent et, pour les « bons » aficionados, ce n’est pas grand-chose d’autre qu’une farce un peu embarrassante. Les historiens se sont à peine aperçus de son retour historique et, quand on commence par lui dire « vous m’avez bouleversé, ça se finit presque toujours en «je suis désolé».
Il ne reste à peu près qu’une rue et un paso doble à son nom. That is the sorrow.

