Javier Nuñez est membre d’une grande famille de ganaderos : il appartient à la 9 ème génération des Nunez, dont 7 élevages différents font aujourd’hui partie du monde taurin. Au Club Taurin de Paris, il a dévoilé dans ses propos des informations que l’on entend rarement dans la bouche des ganaderos : encore une fois, les absents ont eu tort !
L’histoire de la famille commence en 1760, même s’il y a eu un fer Nunez dès 1720. Mais le fer de La Palmosilla est le plus ancien. L’ancêtre de Javier Nuñez est au départ un négociant qui profite de l’implantation de « colonies » le long des routes de Cadix à Séville et Madrid, envahies par les bandits de grand chemin. Il faut fournir aux nouveaux colons des chevaux et des bœufs, qu’il va chercher au Maroc et installe dans son domaine près de Tarifa : dans ces opérations, il importera en quelques années plus de 80 000 têtes de bétail. Parmi celles-ci, des toros agressifs, plus hauts que les toros espagnols et aussi plus encornés. Il les croisera avec les toros locaux, même si l’objectif n’était pas de lidier mais de vendre. Cela explique sans doute que dans les analyses génétiques de nombreux élevages d’aujourd’hui, on trouve des allotypes « africains » qui proviennent de ce négoce Nuñez.
Cet ancêtre débutera comme éleveur dans les arènes de Ronda en 1785 (inauguration des arènes) puis à Madrid en 1793. On remarquera que ses toros de l’époque sont des précurseurs des 2 plus grands élevages, les plus respectés du monde taurin : Pablo Romero et Miura ! Pendant tout le 19 ème siècle, la sélection est primaire et uniquement basée sur l’agressivité des toros, ce qui durera pratiquement jusqu’à la guerre civile, malgré les évolutions inspirées par Joselito.
Après celle-ci, l’élevage éclate avec de nouveaux fers, mais le fer originel reste dans la famille de Javier Nuñez. Cependant, vu le nombre d’élevages Nuñez, le père de Javier décide de donner à son élevage le nom de la finca originelle, c’est-à-dire La Palmosilla. En fait, il existe 3 propriétés sur la commune de Tarifa dont 2 consacrées à l’élevage: celle du bord de mer où ne séjournent aujourd’hui que les vaches de ventre et celle située près de Barbate, La China, où sont les toros
L’élevage actuel débute en fait en 1996, avec 52 vaches de Juan Pedro Domecq et 125 de Nuñez del Cuvillo, mais pour ces dernières, toutes d’origine Osborne, avec des prêts de sementales pour les premières années : ce choix de l’origine Osborne s’explique par leur réputation d’avoir dans la charge un pas de plus que la moyenne des toros. Bien que son père n’apprécie pas le toro de Juan Pedro, il se rend à l’évidence car celui-ci a le plus souvent, le même comportement que celui des vaches tientées, ce qui est une aide remarquable pour une sélection efficace. Mais le mélange des 2 origines n’intervient qu’à partir de 2014, ce qui permet à la ganaderia de faire un bond en avant.
Car antérieurement, les ventes faciles dans une conjoncture très favorable (bêtes nobles et marché très ouvert) se sont brusquement arrêtées avec la crise de 2008 : Choix stratégique, le ganadero pense qu’il faut aller à Madrid pour s’imposer et ouvrir des portes. Or la confirmation d’alternative de Manuel Escribano est un fracaso ganadero et la réputation de l’élevage s’effondre : c’est au point que, à cette époque, quand un toro tombe on dit qu’il fait une Palmosilla !
Après 2 ans de bâche, l’objectif est changé : conquérir Séville et Pampelune. Cela se fera en partie grâce à El Cordobes : sollicité en 2017 pour présenter 2 sobreros à Séville pour l’alternative de Pablo Aguado, le ganadero en envoie 4, sur les conseils du maestro, qui sont approuvés par les vétérinaires mais ne sortent pas en piste. Ils sont la base de la corrida entière qui sortira l’année suivante en faisant de grands débuts à la Maestranza. La même stratégie est employée un an plus tard pour Pampelune avec un énorme succès couronné par le prix Carriquiri au meilleur toro et le prix du meilleur encierro !
La pandémie de 2020 interrompt cette progression. Mais la Palmosilla possède un énorme avantage sur beaucoup de ganaderias : les terres de ses fincas sont très riches, ce qui permet de nourrir le bétail sans complément de pienso. Donc pendant la crise du COVID, La Palmosilla conservera toutes ses vaches, se contentant de lidier en privé 50 toros qui permettront de conserver 14 nouveaux sementales. Car sur les 7 corridas prévues en 2020, seules 2 pourront sortir à Pampelune et Azpeitia.
Cela repart en 2022 à Pampelune avec 7 oreilles coupées et encore le titre de meilleur lot de la feria, puis à Madrid avec le titre de meilleur toro de la corrida concours. Mais en 2023, une pandémie interne à l’élevage (inflammation des articulations du genou), pandémie venue d’Afrique, interrompt à nouveau la progression. En 2024, grande temporada où Borja Jimenez tue toutes les corridas : c’est aujourd’hui le torero de la casa même s’il avait été repéré pendant sa traversée du désert. En 2025, La Palmosilla fait lidier dans les mêmes arènes que l’année précédente.
La plupart des figuras sont des toreros fidèles de la ganaderia : Castella, Perera, Talavante, mais le ganadero veut aussi s’appuyer sur les jeunes comme Aaron Palacio, pour préparer l’avenir. Car les figuras veulent lidier des toros « guapos » ! Il faut aussi que des toreros plus jeunes ou plus modestes viennent lidier des toros moins « bonitos » pour valider les familles.
C’est aussi pourquoi, Javier Nuñez participe cette année à la Copa Chenel, avec des toros qu’il aime bien et qui devraient donner du jeu. D’une manière générale, comme la « rue » paye bien, il peut choisir d’envoyer aux plazas ses meilleurs toros, car indépendamment du prix, ce sont les arènes qui font la réputation d’une ganaderia et non les succès dans les tauromachies populaires qui n’ont que peu d’écho.
Pour sélectionner ses toros, il torée lui-même avouant une préférence pour les toros plus difficiles car ce qui est important pour lui, c’est de voir charger l’animal, afin de préparer le toro de demain. En effet, le toreo moderne va être de plus en plus profond, de plus en plus intense et de plus en plus en rond : Il faudra donc un toro plus athlète mais aussi plus souple, plus agile. Car le toro doit avoir les caractéristiques physiques pour faire ce que lui demandent torero et public. Il lui faut donc un cou suffisamment long pour humilier et faciliter l’embroque, une poitrine forte et qu’il pousse avec l’arrière train et non avec les mains.
Ces caractéristiques se voient dès la sortie du toro, mais Javier Nuñez aime aussi celui qui évolue grâce à la lidia du torero : même si le public ne le voit pas toujours, le torero lui l’a vu ! Car le torero n’est pas capable de sortir d’un toro ce que le toro n’a pas déjà en lui. Dans cette optique les qualités se répondent : à la bravoure du toro le courage du torero, à l’embestida profonde, l’art du torero.
De ce point de vue, le triomphe de l’éleveur ne peut venir que du triomphe du torero et il s’agit toujours d’une affaire à 2.
S’agissant de la préparation des toros, elle commence 3 mois avant la course : il s’agit d’en faire des athlètes mais qui baissent la tête car la préparation augmente la force du toro. Or le toro a tendance à accumuler du gras superficiel qu’il assimile lentement en hiver. Mais c’est un gras inutile car dans l’arène, l’énergie tombe après la première pique. C’est pourquoi, Javier Nuñez donne à ses toros un pienso qui leur permet de fabriquer du gras incrusté dans les muscles et pour cela, il a choisi des compléments analogues à ceux qu’on donne aux chevaux de course.
Q. Les tientas ?
Il n’invite qu’un seul torero pour éviter la competencia et les soupçons de favoritisme. Mais pour chacun, il choisit des vaches en fonction de leur famille.
Sa placita étant beaucoup plus grande que la moyenne, il ne veut pas que la vache soit placée trop loin pour les 3 ou 4 piques réglementaires. Mais après la pique, on exploite la vache jusqu’au bout, car Javier Nuñez veut la voir en fin de lidia, où la vache se définit complètement.
Quant il voit une vache, il essaie de deviner qui était sa mère (pour le père c’est trop facile vu le nombre limité de sementales). S’il y réussit, car il connait toutes les vaches de l’élevage, (au point de les associer à des nombres qu’il peut voir sur des panneaux routiers ou des affiches), il est heureux car il a saisi la suite dans la lignée.
Et quand sort une vache exceptionnelle, son nom sur les livres de la ganaderia est marquée d’un T pour que ses fils soient tientés eux aussi en qualité de semental éventuel.
Q. La temporada 2026 ?
D’après Javier Nuñez elle sera passionnante car les rapports de force entre empresas ont complètement changé. Chez les toreros, les deux leaders ont des attitudes différentes : Roca Rey minimise les risques de la concurrence en toréant toujours avec des toreros anciens ou artistes qui ne lui feront pas d’ombre. Morante au contraire prend la responsabilité d’ouvrir les arènes à des jeunes toreros, il se donne ainsi une image de protecteur. Entre les deux Borja Jimenez, son torero favori
Javier Nunez s’est ensuite livré à la traditionnelle dédicace sur le livre d’or avant de partager les traditionnels agapes des aficionados du Club
Texte et photos Jean Yves Blouin certaines extraites du diaporama présenté par Javier Nunez










