Ce mardi soir, le Club taurin de Paris recevait le torero de plata arlésien Morenito d’Arles (Rachid Ouramdane), accompagné de son épouse. La séance est ouverte par Jean Davoigneau. Au fil de la soirée, Morenito revient sur sa trajectoire, sa « philosophie » du métier, la vie de cuadrilla et plusieurs aspects du mundillo.
Il se présente d’abord comme Arlésien, né en 1977, dans un milieu non taurin. Le monde des toros lui parvient d’abord par la cour de récréation, à travers les récits de week‑end de ses camarades déjà aficionados. Il raconte avoir vu sa première corrida en 1988 dont il garde un souvenir assez vague. A la seconde, en 1989, la prestation de Roberto Domínguez le marque beaucoup plus. Dans la foulée, il s’inscrit à l’école taurine d’Arles qui vient d’ouvrir. Il évoque le Barriol, quartier populaire d’Arles où il habitait et qui, selon lui, a vu grandir « pas moins de onze matadors, plus que Triana à Séville ». Avec l’école taurine, il participe à des novilladas piquées jusqu’en 1996 étonnement pour un Arlésien, ses premières novilladas se déroulent dans le Gard, à Redessan.
Il explique ensuite pourquoi son nom n’apparaît ni sur l’affiches de sa première novillada piquée sur celle de son alternative. Pour sa première novillada piquée, la raison en est un changement de programme de dernière minute : il devait initialement participer à la novillada sans picadors du samedi à Arles ; un novillero participant à la novillada piquée du dimanche, s’étant blessé, Paquito Leal l’appelle le jeudi pour le remplacer. C’est ainsi qu’il se retrouve en piste, sans que son nom ait le temps d’être ajouté aux affiches. Pour l’alternative, un premier projet prévoyait en juillet 2000 avec El Fundi comme parrain et Antonio Ferrera comme témoin mais, une cornada reçue en tienta quelques jours auparavant, l’oblige à repousser la cérémonie. En septembre 2000, Luc Jalabert lui téléphone pour lui proposer de prendre finalement l’alternative lors de la feria du Riz, avec Juan José Padilla comme parrain et son ami Antonio Losada comme témoin. Il devient alors le 39ᵉ matador de toros français, le 38ᵉ étant Sébastien Castella, et coupe une oreille à son toro « Granjero », de Javier Pérez Tabernero.
La suite est plus difficile. Il peine à trouver des contrats comme matador et ne torée que deux corridas isolées, à Saint‑Martin‑de‑Crau et à Alès. Déjà marié, père d’une petite fille, avec la naissance proche d’un fils, il décide de passer banderillero pour pouvoir intégrer de grandes cuadrillas et trouver une stabilité professionnelle. Il dit n’avoir aucun regret, se déclarant fier de ce parcours et convaincu d’être à sa place et compétent dans ce rôle.
Il rappelle qu’en 2001 il participe à une trentaine de courses. En 2002, il est associé à Julien Lescarret à l’époque où celui‑ci est à l’orée de sa carrière de matador (saison de novilladas puis alternative en 2003). Stéphane Fernandez Meca lui demande alors d’intégrer sa propre cuadrilla. Morenito consulte Auguste Maseda, qui l’encourage à accepter. Il pose toutefois une condition contractuelle : en cas de date commune, il donnera la priorité à Julien Lescarret. Meca accepte et juge cette attitude loyale. Morenito restera avec lui jusqu’à sa despedida.
Cette despedida lors de la corrida du 15 août 2005 à Béziers, en compagnie d’El Fundi et de Denis Loré face à six Palha, reste pour lui un souvenir extrêmement fort. Les toros, dit‑il, étaient pratiquement intoréables. Ce jour‑là, il est le seul de la cuadrilla à recevoir les « Olé » du public alors que Meca vit un véritable calvaire. Il insiste sur le malaise qu’il ressent car ; à aucun moment il n’a cherché à se mettre en avant, seulement à « bien faire son travail ». Meca va jusqu’à lui tendre la muleta. Le matador fait son ultime tour de piste sous une bronca mémorable et une pluie de projectiles ; le public crie « rends le chien », un chien offert avant la course de sa despedida. Morenito remarque que, fait surprenant, aucun projectile ne touche le torero. Il rapporte aussi que Meca avait demandé à sa cuadrilla de se tenir en retrait. Il leur déclara plus tard, dans le fourgon, qu’il voulait « savourer son après‑midi de gloire », n’ayant jamais essuyé une bronca de toute sa carrière. Ils sont restés amis.
Avec Meca, Morenito découvre Sanlúcar de Barrameda, alors lieu de séjour et d’entraînement fréquenté par de nombreux grands toreros. Il observe par la suite la perte d’importance de ce lieu puis sa revalorisation avec Emilio de Justo, avant sa mutation actuelle, les jeunes toreros ayant d’autres façons de s’entraîner. Il juge pourtant l’enseignement de Diego Robles toujours pertinent ses conseils ne lui semblent pas « archaïques », et il estime que les jeunes auraient tort de négliger ce que les prédécesseurs ont apporté à l’art de toréer.
Après la despedida de Meca, Padilla l’appelle dès le lendemain pour lui proposer d’intégrer sa cuadrilla. Pendant plusieurs jours, il le rappelle chaque soir, l’interrogeant sur sa situation familiale, ses costumes, leurs couleurs… Le jeudi, il lui explique qu’il s’agit de remplacer son propre frère, et que ces questions visaient à savoir à qui il confierait cette place de banderillero de confiance. Morenito décrit la cuadrilla de Padilla comme une véritable famille, ce qui facilite son intégration. Il évoque néanmoins la difficulté des débuts linguistiques : il parle déjà espagnol, mais il a du mal à comprendre ces Andalous qui « mâchent » les mots. Il souligne être resté très lié à Raphaël Viotti. Il note cependant que, de manière générale, les Espagnols ont du mal à dire « bien « à un Français, même compétent.
Après Padilla, il travaille un temps en torero libre. Il est approché par Castella et Jalabert ; il se détache alors un peu vite de Padilla, ce que ce dernier ne comprend pas, d’autant que les projets avec Castella et Jalabert n’aboutissent finalement pas. Malgré cela, il réalise une bonne temporada dans ce statut plus précaire. En septembre 2017, il accompagne un temps Andy Younes et torée quelques courses avec Emilio de Justo. Après une corrida de Victorino Martín, ce dernier lui demande officiellement de rejoindre sa cuadrilla. Il travaillera avec lui jusqu’à la grave blessure du maestro à Madrid en 2022, blessure aux cervicales qui l’éloigne des ruedos. Morenito décrit cette période comme très dure aussi pour lui. Au début, le jour de l’accident, la cuadrilla reste sans nouvelles puis apprend la gravité de la blessure. Trois heures après la corrida, les apoderados réunissent la cuadrilla pour leur annoncer qu’ils sont libres de chercher d’autres contrats. Très affecté, il ne torée pas jusqu’à fin juin. Il décide d’aller voir Emilio à Cáceres et l’accompagne pendant sa rééducation, d’abord à la marche puis à la course au point, dit‑il, qu’il a bientôt du mal à suivre le maestro dans la côte. Emilio restera persuadé qu’il l’a laissé gagner ce qu’il affirme ne pas avoir été le cas. L’accident a lieu le 10 avril ; Emilio reparaît dès août, à force de travail.
Interrogé sur la manière dont il sort finalement de la cuadrilla d’Emilio de Justo, il insiste sur le fait que ce n’est pas lui qui l’a décidé. Lui et le picador Mario Benítez sont congédiés après environ huit à dix ans de collaboration et plusieurs centaines de corridas, sans explication claire, sinon ce qu’il décrit comme des « magouilles » dans les coulisses. Un changement s’était opéré dès l’arrivée d’un nouveau banderillero, les appels du maestro, auparavant très fréquents, se sont espacés puis sont devenus inexistants. Il ajoute que même Diego Robles ne s’expliquait pas ce tournant. Il estime que, même si en théorie le maestro décide, il reste soumis à diverses pressions. Il brosse d’Emilio le portrait d’un torero au parcours difficile, qui peine à se sentir légitime et demeure donc influençable. Il ne pas comprend toujours pas d’autant que, quelques jours avant son renvoi, à Madrid, après avoir coupé deux oreilles, Emilio l’avait remercié pour tout ce qu’il avait fait pour lui. Il en tire la conclusion que « dans la vie tout ne fait pas plaisir »
Il projette désormais de rejoindre la cuadrilla de Clemente, auquel il prête un vrai potentiel de figura. Il le fera en torero libre, avec priorité donnée à toutes les courses de Clemente, tout en reconnaissant que, après plusieurs années d’absence du marché français, le retour est difficile. Il souhaite également rendre à l’école taurine ce qu’elle lui a apporté, en transmettant à son tour. Il évoque cependant les tensions avec certains parents qui inscrivent leurs enfants « comme au foot » et à qui il est parfois difficile d’expliquer que l’enfant n’est pas encore prêt à affronter un animal. Il travaille par ailleurs à la mairie d’Arles, avec des horaires souples qui lui permettent de s’entraîner chaque jour à Casasargues, où il retrouve d’autres toreros (Rafi, Solal, Nino…). Il apprécie sa position actuelle « entre anciens et nouveaux ».
Il prend le temps de détailler les rôles au sein de la cuadrilla. Selon lui, les deux banderilleros lidiadores placent le taureau à la cape puis à la muleta, et posent chacun deux paires de banderilles. Le banderillero puntillero coupe la charge pour permettre la pose des banderilles et ne place qu’une seule paire, rôle ingrat bien qu’au moment de la puntilla, toute la pression repose sur lui, les regards du public comme ceux de la cuadrilla convergeant sur ce geste. Il cite Fernando Sánchez comme exemple d’un puntillero ayant revalorisé ce rôle. En début d’année, la place de premier ou de deuxième lidiador se joue, dit‑il, « à pile ou face » pour la temporada, de même chez les picadors ; en cas de remplacement, l’ordre établi est respecté. Dans le fourgon, chacun a aussi sa place attribuée ; un remplaçant prend la place du remplacé, le dernier arrivé prend ce qui reste.
Il évoque brièvement l’évolution des rémunérations, autrefois, les banderilleros pouvaient négocier leurs honoraires, parfois à la hausse, et certaines cuadrillas intégraient ainsi des subalternes « durs mais compétents ». Désormais, un minimum syndical est fixé les marges de négociation sont plus faibles, ce qui n’est pas toujours un avantage, selon lui, pour la qualité des cuadrillas. Concernant la logistique, il raconte un épisode où, tout juste rentré à Arles d’une corrida, on l’appelle le matin pour toréer à 17 h à Ciudad Real ; il doit se débrouiller pour rejoindre la place et arrive finalement une heure avant le reste de la cuadrilla, qui partait d’Espagne. Ces déplacements multiples lui donnent, une connaissance assez fine des réseaux de transport, au point de plaisanter sur la possibilité de créer un « BlaBlaCar taurin ».
À propos des corridas dites « dures », il insiste sur le fait que ce n’est pas une formule : « elles sont vraiment dures, ce ne sont pas des légendes ». Il dit aimer les Victorino Martín pour les lidier et les toréer. Parmi les encastes difficiles à banderiller, il cite Victoriano del Río (taureaux fiers, forts, puissants), Garcigrande (très difficile à banderiller), La Quinta (délicate à la sortie des paires) mais également Jandilla, Miura, Cuadri, El Pilar, Saltillo.
Interrogé sur Tardes de soledad, qu’il a vu à Arles lors d’une projection suivie d’un débat auquel il participait, il confie sa perplexité et plus encore celle de sa femme, qui voulait quitter la salle au bout d’un quart d’heure. Il s’attendait à un film « avec une histoire » et a eu du mal à entrer dans la proposition d’Albert Serra, ce qui le mettait mal à l’aise pour commenter l’œuvre en public. Il avoue ne pas avoir livré son ressenti véritable, par crainte que le film ne fournisse des arguments aux antitaurins. Il reconnaît que les scènes montrées sont « une réalité », mais souligne que lui‑même n’a jamais regardé d’aussi près la puntilla ou la pénétration de la pique. Il juge les traductions françaises des dialogues « catastrophiques » et estime que Chacón surjoue, au point que certains en Espagne lui auraient dit : « Tu es un grand acteur ». Il raconte sa surprise lorsqu’une jeune spectatrice belge dit avoir beaucoup aimé le film et se sentir désormais prête à aller voir une corrida, ce qui l’a fait réfléchir sur l’impact du film sur un public profane.
Enfin, à propos de l’avenir, il dit ne pas envisager pour l’instant d’écrire ses mémoires : il ne prend pas de notes. Il souhaite encore toréer quatre ou cinq ans « à haut niveau », en veillant à ne pas faire « la saison de trop ». Il pensait terminer sa carrière avec Emilio de Justo, mais « l’histoire en a décidé autrement ». Il place désormais ses espoirs dans Clemente. Ensuite, il restera dans le monde taurin par exemple, aux côtés d’un empresa.
Il pense qu’il est important, pour les toreros, d’être proches du public, après une bonne ou une mauvaise course, de prendre le temps des photos, des autographes, et de la discussion afin d’éviter que certaines rumeurs ne se propagent sans contradicteur, sur les réseaux sociaux. Il insiste particulièrement sur l’échange avec les jeunes aficionados, écouter leurs points de vue, expliquer le sien, ce qu’il aime faire.
En conclusion il rappelle qu’il ne faut jamais perdre de vue que la corrida est d’abord, « une affaire d’émotions ».
L’assistance le remercie pour cette soirée jugée riche, instructive et profondément humaine. La discussion se prolongera de manière plus informelle, pendant le dîner.
Texte Martine Bourand Lucet photos Jean Yves Blouin








