Texte de Francis Wolff philosophe et membre du Club, (lu par Thierry Vignal Président du Club Taurin de Paris)
Chantal, chère Chantal !
Le Club taurin de Paris, qui te fut si cher et auquel tu demeures si chère, s’efforce aujourd’hui de payer sa dette à ton égard. Mais c’est d’abord en mon nom que je te parle à présent. Pourtant, je ne sais pas bien à qui je m’adresse. Est-ce à celle qui n’est plus qu’en moi, en chacun de nous ? C’est du moins ce que je crois. Ou est-ce à celle qui est désormais ailleurs, comme toi- même tu le croyais de toute ton âme ? Est-ce donc à ma mémoire, à notre souvenir, ou est-ce à cette âme que je parle ? Chacun ici en jugera. Mais, où que tu sois à présent, dans notre cœur ou au cœur des Élues, c’est la place privilégiée que tu occupes pour toujours dans l’histoire de ce Club que je veux évoquer.
Il est difficile de dire tout ce qu’il te doit. Jusqu’au bout, tu l’as porté à bout de bras, sans jamais te mettre en avant. Ta discrétion, ta modestie, ta pudeur, que tu appelais ta timidité́, nous ont plus d’une fois, hélas, privé de ta sagesse et de ton expérience.
De ce Club, tu étais la mémoire, l’esprit et l’âme. Sa mémoire, parce que tu étais parmi nous la seule qui avait connu les Pères fondateurs, le grand psychiatre, Henri Ey, celui dont Lacan disait « mon seul maitre en psychiatrie » et le médecin-général Paraire, premier vice-président. Tu étais aussi la mémoire de ton grand-père, le revistero français Henri Chiron de la Casinière, qui écrivait sous le pseudonyme de Don Enrique comme c’était alors la mode, l’auteur de Tradition et décadence de la Fiesta de Toros, petit cours de tauromachie à l’usage des pensionnaires de la Casa Velázquez, publié à Madrid en 1952. Tu lui dois ton afición faite d’une admiration et d’une fidélité́ indéfectibles : on les mesurait à l’ombre de déception qui passait sur ton visage quand tu constatais que ton interlocuteur ne voyait pas de qui il s’agissait. Mais tu étais aussi porteuse de la mémoire d’un de nos grands présidents, ton ami, le nôtre, André́ Berthon, chez qui nous sommes aujourd’hui, et à travers lui, d’un autre Maitre, celui que beaucoup considèrent comme le grand Éducateur de l’afición française, Claude Popelin, et puis de sa veuve, Sat Popelin, ton amie, qui te confia les clés de sa Fondation, chargée d’unir les aficionados français autour des valeurs défendues par Claude, en remettant chaque année un prix au meilleur lidiador de la saison en France : ce devoir de mémoire, dont tu te faisais un impératif absolu, fut jusqu’au bout une de tes obsessions. Le dernier message que j’ai reçu de toi, quelques jours avant ta disparition, contenait des instructions destinées à assurer la transmission du message dont ce prix était la preuve et la continuité́ d’un certain esprit d’afición dont tu étais toi-même porteuse.
Car, je l’ai dit, tu n’étais pas qu’une mémoire, tu étais pour ce Club la garante d’un esprit de la tauromachie remontant à ses fondements. Cet esprit, je le résumerai par ce slogan : « Le toro avant tout, la lidia s’en déduit, et le toreo éternel s’ensuivra! » Dans ce credo, on ne reconnait pas seulement tes maitres, on reconnait aussi tes amis : Eduardo Miura, Victorino Martin, Santiago Martin ‘El Viti’, César Rincón, José Prados « El Fundi », Fernando Robleño. Dans cette profession de foi transparait aussi tout ce que tu détestais (à voix basse s’entend, comme l’exigeait ta délicatesse) : le tremendisme, la théâtralité́, l’affectation, la témérité́ gratuite. On peut même y lire tes trois arènes de prédilection : Vic-Fezensac, Séville, Madrid. Vic, par amour de la vérité́ et par fidélité́ (qui est décidément la vertu qui te définit le mieux). Séville, par amour de cette beauté́ qui fut l’autre grande affaire de ta vie et où se mêlait toujours pour toi une dimension spirituelle. Madrid, enfin, comme un souvenir d’enfance où flottait encore le fantôme du grand-père, mais dont tu cherchais en vain l’esprit en entendant les vociférations des autoproclamés gardiens d’un temple où tu ne reconnaissais pas le tien.
De ce Club, tu étais donc la mémoire et l’esprit. Mais je n’ai pas encore dit l’essentiel : tu étais aussi son âme. D’abord, parce que tu étais l’âme de ta famille, si nombreuse et si affectueuse à ton égard que tu passais tes week-ends (ceux où tu t’absentais des ruedos) à courir les baptêmes, les communions, les mariages, de tes innombrables cousins, cousines, neveux, nièces, petits- neveux, petites-nièces, petites cousins et cousines. Tu étais aussi l’âme du cercle de tes amis en afición. Certains, te connaissant mal, pouvaient être déconcertés par la rigueur et l’austérité́ de tes engagements politiques et religieux. Mais nul, te connaissant, ne pouvait passer à côté́ de ton extraordinaire générosité́. Cette lumineuse humanité́ qui était la tienne était la face visible de ton feu invisible, celui qui t’avait fait embrasser ta profession d’infirmière. Devenue une cadre hospitalière, tous les chefs de service où tu étais passée s’inclinèrent devant ta compétence et ton dévouement. J’en connais un, fidèle du Club, dont les engagements spirituels et sociaux étaient aux antipodes des tiens, mais à qui te liait une amitié́ cinquantenaire, faite d’admiration réciproque : il n’a pas tardé à te suivre dans cet ailleurs d’où tu m’entends peut-être. (Nous pensons aussi à lui aujourd’hui : Jean-Louis.)
Chantal : qui t’a connu, t’a aimée ! Et, chacun de nous pouvait s’interroger sur le grand mystère que tu incarnais : comment un être peut-il être aussi rayonnant en étant aussi discret ? Ce mystère de ton âme, tu l’as emporté avec toi, Chantal. Mais ta mémoire continuera de nous inspirer, et ton esprit de nous guider.
Francis Wolff, 16 juin 2024



