Pamplona et ses fêtes
Pamplona (Pampelune) est la capitale de la communauté de Navarre, peuplée d’environ 200 000 habitants, avec une aire urbaine de 350 000 habitants. Tous les ans, du 6 au 14 juillet, cette ville est en liesse à l’occasion de ses fêtes, qui sont parmi les plus importantes du monde quant au nombre de visiteurs. Les encierros remontent au Moyen Âge et le trajet actuel date de la fin du XVIIIème siècle.
Même si on appelle les fêtes de Pamplona « Las Sanfermines », le patron de la ville est Saint Saturnin. Saint Firmin étant celui de la Navarre.
La façon de s’habiller à l’époque où se déroule l’histoire qui va suivre, en 1958, est différente de maintenant, car les participants n’avaient pas encore adopté ce blanc et rouge de rigueur, mais seulement le foulard écarlate. Pour s’imprégner de l’ambiance, on peut regarder le film, « Le soleil se lève aussi », tourné en 1957, largement inspiré du livre de Ernest Hemingway et réalisé par Henry King
Samedi 12 juillet 1958
6h30 – Ce matin-là, une demi-heure avant le départ de la course, Estéban Irisarri était rassuré quand il franchit la porte du patio de caballos des arènes où on lui permettait de laisser sa voiture le temps de l’encierro ; les averses qui avaient arrosé la ville durant la nuit avaient cessé et, ainsi, les 850 m du parcours se dérouleraient sans ce danger supplémentaire. Nous sommes l’avant-dernier jour des fêtes, mais surtout le jour des Miuras, tant attendu chaque année comme un moment fort. Il n’était pas trop inquiet car les toros de cet élevage sont réputés pour courir l’encierro d’une façon ordonnée, restant souvent groupés, suivant les cabestros, et donnant le minimum de coups de corne. Seul point noir, c’était un samedi et il y aurait un peu plus de monde, mais à cette époque y participaient bien moins de personnes que de nos jours.
Estéban avait une grande responsabilité dans le déroulement de la sécurité des encierros car, après avoir succédé à son père pendant une dizaine d’années en tant que pastor–berger, et ainsi appris son métier, il était devenu le responsable de cette petite équipe. Leur travail consistait à canaliser les éventuels toros qui s’écarteraient du groupe et reviendraient sur leurs pas. Autant ces animaux sont attirés par une muleta ou un capote, autant ils craignent ces hommes qui les menacent avec leurs longs bâtons souples qui sifflent parfois comme des fouets et qui les font fuir.
Comme chaque matin, il était accompagné de son adorable petit bâtard de couleur cannelle et de races indéterminées, nommé « Ortega ». Il le confia au concierge des arènes pour ne revenir le chercher qu’une fois sa tâche terminée.
Ce chien ne le quitte jamais, affectueux avec son maître et intraitable dans les élevages d’ovins et de bovins qu’il a en charge. Il sait y faire régner une grande discipline et les animaux le redoutent. Il accompagne aussi Estéban à la chasse et, sur le plan personnel, c’est comme le meilleur et indispensable ami.
La nuit précédente, notre pastor avait également assuré la sécurité du petit encierro « encierillo ».
Les toros arrivant à Pamplona sont tout d’abord placés dans les corrales del gas situés aux portes de la ville. Ils peuvent ainsi récupérer pendant quelques jours de la fatigue de leurs longs voyages, surtout quand ils sont originaires du sud de l’Espagne. La veille de la corrida, à la tombée de la nuit, ils sont transférés depuis ces lieux, sur 400 mètres, jusqu’au corral del beluarte (forteresse), ou corrales de Santo Domingo d’où ils partiront le lendemain à 7 heures précises en direction des arènes pour y être toréés l’après-midi à partir de 17h30.
En 1958 l’encierro avait lieu à 7 heures. Le changement d’horaire de 1976 décalera définitivement le départ à 8 heures.
Estéban Irisarri. avait juste eu le temps de faire un aller et retour à son domicile situé à une vingtaine de kilomètres pour se reposer quelques heures et, une fois l’encierro de ce matin terminé, il devrait retourner à ses tâches quotidiennes d’éleveur, son bétail ayant besoin de ses soins.
Nos trois diestros de ce jour, Marcos de Celis, Curro Girón et El Trianero, qui remplaçait Solanito, quant à eux, étaient encore dans leurs chambres d’hôtel en plein sommeil, mais ils auront des raisons, entre leur réveil et leur départ pour les arènes, d’avoir des pensées noires, car ces Miuras sont de véritables tueurs de toreros.
Bien qu’à partir de 6 heures il ne soit plus permis d’accéder aux rues de ce parcours, on le laissa y pénétrer pour rejoindre son poste de départ. Ces lieux demeurent interdits le temps que les équipes municipales de nettoyage ramassent tous les détritus jetés durant la nuit de fête, et vérifient que rien, objets de verre surtout, ne puisse blesser les coureurs et les pattes des toros. La police vérifie que toutes les devantures des commerces soient bien protégées.
Cette même police filtre l’entrée de ceux qui ont décidé de courir et s’assurent qu’ils soient bien en mesure de le faire. Les personnes de sexe féminin devront attendre 1974 pour pouvoir y participer. A 7 heures moins 10 chacun peut pénétrer sur le trajet, choisir un endroit pour s’y fixer, attendre l’arrivée des toros et courir sur un tronçon de ces 850 mètres. Personne ne pouvant en soutenir le rythme sur toute la longueur à raison de 20 kilomètres/heure.
6h50 – Estéban et son équipe de pastores installés dans le bas de la Cuesta de Santo Domingo, en deçà des corrales, sont prêts pour le prochain départ des toros et cabestros.
Les mozos commencent à pénétrer sur le parcours et à se placer à l’endroit qu’ils ont choisi.
L’entrée principale de l’hôtel La Perla, où résident Antonio Ordoñez et Antonio Borrero « Chamaco », est située Plaza del Castillo ; l’hôtel a comme annexe, juste en dessous, un restaurant donnant directement sur la calle Estafeta. C’est de là que nos deux triomphateurs de cette feria et amateurs d’encierro sortiront au dernier moment. Ils ne peuvent pas se montrer à cette foule trop tôt car un grand nombre de chicos pourrait vouloir courir avec eux pour figurer sur les photos, risquant de provoquer un attroupement.
7h00 – une première bombe cohete est lancée pour avertir de l’ouverture des portes et du départ des toros. Puis, quelques secondes plus tard, retentit dans toute la ville le lancement d’une deuxième fusée avisant que tous les toros ont quitté le corral et sont sur le parcours,
20ème seconde après le départ – les cabestros, munis de leur indispensable cloche, suivis des toros et, plus en arrière, des pastores, rejoignent le premier groupe de mozos qui les attendent à 120 m du départ et qui commenceront, soit à courir avec le bétail, soit à s’écarter pour les laisser passer.
La Cuesta de Santo Domingo, montée longue de 300 m, avec une dénivellation de 10 %, va les mener jusqu’à l’Ayuntamiento, hôtel de ville. Ce tronçon particulièrement étroit et par conséquent dangereux n’incite pas les gens à prendre de grands risques. Il n’y eu donc rien à signaler et à déplorer.
50ème seconde – on passe devant l’hôtel de ville sur 50 m, on tourne à gauche et on aborde la Calle Mercaderes longue de 60 m, avec une seule bousculade sans grandes conséquences.
65ème seconde – nous voici à la très dangereuse Curva de Estafeta où on aborde un tournant à 90 degrés vers la droite, et là, c’est fatal, 2 toros tombent, mettent du temps pour repartir et sont donc distancés par les quatre de tête. Trois coureurs sont renversés, se relèvent, deux d’entre eux ont des fractures, au poignet pour l’un, au coude pour l’autre.
Les chicos ont abordé la fameuse calle Estafeta, longue de 300 m et d’une pente ascendante de 2 %.
Les toros n’étant plus qu’à 100 m, il est temps pour nos deux maestros, Ordoñez et Chamaco, de sortir de leur repaire et de commencer à courir.
Sur cette ligne droite, c’est le moment pour les mozos de se faire remarquer, d’accompagner les toros et, au bout de quelques dizaines de mètres, de se faire dépasser et de continuer de courir jusqu’à la plaza sous les cris et applaudissements des spectateurs massés sur les nombreux balcons. Il y aura là trois nouvelles fractures et deux cornadas, heureusement sans gravité.
107ème seconde – fin de la rue Estafeta, on tourne à gauche pour aborder la Bajada de Javier et la Telefónica, longue de 80 m. Les quatre toros de tête étant maintenant un peu moins groupés peuvent être distraits par les chicos et infliger des coups de corne, ce qui n’a pas manqué ce jour-là. Encore un blessé par asta de toro, mais rien de grave.
122ème seconde – ce premier groupe entre alors dans l’étroit callejón, tronçon en légère pente descendante de 9 m de large au début, qui se termine en entonnoir pour s’engouffrer dans l’étroit couloir de 3,5 m de large et long de 25m qui passe sous les gradins et débouche sur les 50 derniers mètres du sable de l’arène. Ils continuent à suivre les cabestros avec l’aide des dobladores, toreros professionnels qui interviennent à l’entrée des bêtes et les attirent en ligne droite avec leur cape pour les amener jusqu’à la porte des corrales.
135ème seconde, soit 2 min et 15 sec – les voici arrivés en fin course.
Revenons au deuxième groupe avec ses quelques secondes de retard qui se traduiront par trois minutes à l’arrivée.
C’est là que les bergers montrèrent leur efficacité en dissuadant deux fois les cornus de revenir en arrière. Réflexe compréhensible car, ayant perdu de vue le groupe de tête avec ses bœufs, ils prirent querencia là d’où ils venaient. Comme parfois, en fin de faena, ils recherchent la porte du toril.
Une fois les cabestros de reserva en fonction, les choses s’améliorèrent, ils se laissèrent entraîner ainsi jusqu’aux arènes. Juste deux chutes sans trop de gravité à signaler pour les mozos.
7h05 – entrée dans le ruedo. Un des toros de ce deuxième groupe, guidé par les dobladores, fila directement à la porte menant aux corrales. L’autre, du nom de « Estribari » refusa de franchir cette porte. Tout le monde s’y mit et, pendant 5 minutes ce fut un festival de capotazos donné par les dobladores, de feintes a cuerpo limpio par les mozos, de coups de trique par les pastores. Voyant cela, Ordoñez et Chamaco qui se trouvaient dans le ruedo voulurent aider, s’en mêlèrent, mais rien n’y fit.
7h10 – on fit ressortir les cabestros et, à chaque fois que l’on pensait que le bien nommé Estribari les suivrait jusqu’au bout, au dernier moment il revenait vers le centre de l’arène.
7h20 – c’est alors qu’Estéban eut une idée, pourquoi ne pas essayer avec son chien de berger couleur canelle nommé « Ortega » ? Il alla le chercher chez le concierge des arènes.
L’animal, habitué à faire la loi dans l’élevage de son maître, comprit la situation et ce qu’on attendait de lui. Au bout de quelques bruyants aboiements et de féroces morsures aux pattes arrière, enfin le toro Estribari s’avoua vaincu et franchit la porte des toriles
7h25 – alors put retentir l’explosion de la troisième fusée qui signifiait que tous les toros étaient rentrés et l’encierro le plus long de l’histoire de Pamplona terminé.
7h30 – vuelta al ruedo a hombros et sortie par la Puerta Grande pour ce chien courageux, sous les applaudissements de toute la Plaza.
La totalité de la presse espagnole relata cette anecdote et le chien Ortega entra ainsi dans la légende.
Le lendemain dimanche 13 juillet à minuit, sur la place de la mairie, prendraient fin ces fêtes de 1958, avec la foule chantant le fameux « Pobre de mi » (pauvre de moi) et commencerait le compte à rebours pour les San Fermines de 1959.
Texte Alain Davia membre du Club Taurin de Paris – Photos fournies par Alain Davia






