Paco Camino au Club Taurin de Paris le 4 février 2016
photo Marie Luce Baccellieri
Lors de la disparition de Francisco Camino Sanchez fin juillet 2024, nombre de notices biographiques et nécrologiques utilisèrent le surnom de « Niño sabio de Camas » donné au début des années 60 par le journaliste Gonzalo Carvajal, grand spécialiste des apodos. Par-delà les principaux éléments de son parcours professionnel et des jugements laudatifs sur sa dimension, exceptionnelle comme torero et admirable comme homme, l’unanimité était totale pour parler d’un des plus grands toreros de l’histoire. Accord très large des appréciations sur son exceptionnelle intelligence dans la conduite de la lidia et sur le caractère complet de sa tauromachie, des lances de cape au coup d’épée. Mais le classicisme dépouillé de son jeu interdit d’en faire un torero « révolutionnaire » comme Belmonte, Manolete ou Ojeda et son absence de journée d’apothéose sur ses terres (aucune Porte du Prince) l’écarte de la position d’idole sévillane, illustrée par cet autre torero de Camas qui a droit, de son vivant, à sa statue aux portes de la Maestranza.
Si le premier élément de l’apodo rappelle qu’il fut à ses débuts « un enfant prodige » (dans cette lignée allant de « Joselito » à Marco Perez en passant par « Chicuelo », Emilio Muñoz ou « El Juli ») c’est bien l’image d’une maturité solidement conquise et bien établie qui est manifestée par sa grande date des huit oreilles coupées à sept toros lors de la Beneficencia du 4 juin 1970 puis, plus de trois lustres plus tard, celle d’une figura historique associée à son compère « Litri » pour donner l’alternative à leurs fils respectifs (Nîmes en 1987). Cette métamorphose de l’enfant hyper doué en jeune homme de caractère a connu sa journée symbole, celle de la controverse d’Aranjuez, le 1 er mai 1965, quand, au sein de l’écurie Chopera si précieuse à ses débuts, Camino osa se rebeller contre la dictature du Cordobés.
Nîmes 1965 photo Pradel
Quant à sa « science taurine », tant celle des bêtes que celle de la conduite du combat, elle se déploie de façon quasi naturelle au fil de l’évolution de chaque lidia, inventant des réponses adaptées aux qualités et défauts des adversaires. C’est ainsi que le 31 mars 1963, dans la plaza de El Toreo, il imposa sa muleta à « Traguito », ce berrendo couard et désordonné de l’élevage mexicain de Santo Domingo qui semblait rebelle à toute domination, ou encore sur la piste de las Ventas qu’il canalisa les embroques à mi-hauteur de « Serranito » de Pablo Romero (29/05/1971) , qu’il endigua les dérobades défensives du Jaral de la Mira « Despacioso » (22/05/1975) ou encore qu’il se fit maitre de la caste de l’Ibán « Potrico » (24/05/1976). Des emprises conduites progressivement, sans postures ostentatoires de nature à accentuer la volonté de l’homme ; chez Camino la démonstration de la science n’a rien de ce didactisme, souvent présent chez les matadors réputés pour être de grands techniciens dominateurs (dans la lignée des Macial Lalanda, Domingo Ortega ou Luis Miguel Dominguin) ; bref, une science qui se fait admirer par ses effets, non par ses déclarations d’intention et quand le sujet ne mérite pas l’effort de l’examen, le maitre sait abréger !
Quant à la troisième composante de l’apodo, « de Camas », c’est sans doute l’élément à la fois le plus incontestable et le moins significatif. Certes, l’homme est né à Camas et il y repose désormais, mais le torero est avant tout un torero universel. Si nombre d’artistes de l’arène se plaisent à se sentir « de la tierra » et si on peut, sans parler d’école, évoquer un « style » castillan, manchego, sévillan ou méditerranéen…, cette caractérisation locale parait fondamentalement étrangère à la tauromaquia de Paco Camino. Si, par exemple, on se réfère au célèbre trio des années 60 Puerta-Camino-Viti, on peut attribuer au répertoire de Diego Puerta, associant vaillance, dynamisme et toreo fleuri, le qualificatif de sévillan et à l’austère sobriété des figures de Santiago Martin celui de castillan. En revanche, les manières de faire et dire le toreo de Paco Camino transcendent ces assignations géographiques ; son registre n’est pas « sévillan » ; ainsi, la perfection millimétrée de sa chicuelina n’a rien à voir avec les pivotements gracieux de celles de Manuel Jimenez ou Manolo Gonzalez et à la différence de Pepe Luis Vasquez, autre grand sabio, son dominio n’est pas empreint de cette touche bétique propre au « Socrates de San Bernardo ». Chez ce maestro universel, dont le jeu parle immédiatement à toutes les aficions, sur tous les territoires et tous les continents, si le répertoire de suertes demeure assez limité, chacune des figures, que ce soit avec cape, muleta ou épée, est conçue et exécutée dans sa perfection, avec cet équilibre qui conjugue dépouillement du geste et efficacité de l’action. Qu’il s’agisse d’une véronique, d’une chicuelina, d’une naturelle ou d’un coup d’épée, la suerte « made in Paco Camino » fait référence comme dans cette célébré photo faite par Cuevas d’une estocade à Bilbao qui constitue un modèle insurpassable de l’art de matar los toros !
Paco Camino c’est le toreo ! C’est celui qui, pour tout spectateur, aficionado ou néophyte, fait sentir et comprendre l’essence du toreo et, par là même ce toreo universel, est très probablement l’artiste de l’arène qui compte le plus grand nombre d’admirateurs singuliers, au sens d’individus qui doivent à une passe, une séquence, une lidia réalisée par Camino un moment précieux de leur mémoire personnelle, un de ces moments qui éclairent et structurent durablement l’approche du spectacle taurin avec l’intérêt et le plaisir qu’on y prend. Si certaines figuras suscitent des supporters, seguidores militants ou quasi croyants, adeptes de comportements de foule, Camino, lui, fait éclore des disciples, des individus reconnaissants pour tel ou tel moment qui leste pour toujours leur regard et leur émotion ; cette série de naturelles, cette victoire contre un toro impossible…. L’art de Camino tapisse nombre de mémoires différentes et chaque évocation personnelle constitue un hommage à la puissante vérité du legs de ce torero universel.
Pour ma part, ayant vu toréer Camino une centaine de fois, je me permets d’évoquer trois de ces empreintes, de la plus globale à la plus ponctuelle.
Le 16 aout 1963 j’eus la chance d’assister dans le Chofre de San Sebastian à la plus brillante version des 23 occurrences de l’affiche Puerta-Camino-El Viti. Devant des toros d’Atanasio Fernandez mobiles et francs, les trois artistes brillèrent et huit trophées furent accordés, mais je conserve le souvenir, alors teinté d’une certaine surprise, du fait que la prestation la plus dépouillée, et partant la moins immédiatement spectaculaire, mais la plus vraie et puissante fut celle réalisée par un Camino vêtu de saumon et or.
Trois ans plus tard à Bilbao, le mardi 23 août 1966, dans l’ambiance tragique provoquée par la mort du banderillero Antonio Rizo Pastor, Camino façonne la charge irrégulière du 4 ème Torrestrella et signe une faena sans musique d’une domination rageuse et d’une intensité émotionnelle unique qui a marqué tous ceux qui y assistèrent.
Enfin moment plus particulier du dimanche 2 juillet 1967 à Jerez, où Camino survola de sa puissance et de sa classe la 4 ème édition de la corrida del arte, partagée, devant des Marquis de Domecq, avec Ordoñez et José Fuentes. Dans un registre lidiador à son 1 er et plus artiste devant le noble « Girasol » combattu en 5 ème , il fit preuve devant ses deux opposants d’une détermination froide et farouche d’être le maitre du jeu et la fierté avec laquelle il exhiba sous les yeux du maestro de Ronda les trophées maxima symbolisa tout la force de caractère de celui dont on se plaisait parfois à dénoncer une certaine nonchalance.
Lors de la venue du maestro au Club taurin de Paris en janvier 2016, j’eus le privilège d’échanger avec lui et d’évoquer quelques-unes des traces fortes que son art avait gravées dans ma mémoire. Parmi les trois souvenirs ci-dessus mentionnés, tous clairement vivants en sa mémoire, il accorda une valeur plus particulière à la tarde bilbaina, cité importante dans sa trajectoire taurine, et prit un plaisir manifeste à évoquer dans le détail ce dimanche jerezano où il avait « donné le bain » à un Ordonez (dont il soulignait le génie torero tout en se montrant plus réservé sur le caractère). Lors de cette visite parisienne, le maestro universel sut ainsi répondre avec bienveillance et souci de vérité à toutes les évocations exprimées par les participants, sachant toujours distinguer avec discernement l’authenticité de l’aficion des manifestations d’attraction vers « la vedette ».
Par-delà l’unanimité de son positionnement comme un des plus grands de l’histoire, quel statut pour celui qui, curieusement, demeurera le « Niño sabio de Camas » ? Parler de « torero des toreros » apparait vrai mais fort réducteur ; « torero d’époque » s’accorde assez mal au classicisme intemporel de ses compositions ; le statut « d’ incarnation pérenne du toreo », offrant durablement à tous un référent à la fois plastique et opérationnel de l’essence du toreo apparait plus adéquat ; c’est ce que disait le regrette Jean Ducasse quand il déclarait que, lorsqu’il voulait peindre des scènes de tauromachie, il traçait spontanément des figures en action de Paco Camino.
Si jamais Séville entreprend de consacrer une statue à Camino, celle-ci ne pourra pas représenter un adorno, un cite ou un remate, un desplante ou un « irse del toro » mais devra montrer comme dans les statues entourant la Mexico, une passe s’imposant a la charge d’un toro ; pour ne pas figer dans le marbre ou le bronze du toreo seulement de la toreria!
Jean Pierre Hédoin entouré de Paco Camino et sa femme au CTP le 4 février 2016
photo Marie Luce Baccellieri
texte (1er aout 2024) Jean Pierre Hedoin Président d’honneur du Club Taurin de Paris



