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Une soirée d’été avec Eddie Pons

Publié par myriamcomte le 14 juin 2025
Publié dans: LES REUNIONS. Poster un commentaire

C’est au sympathique Village que se déroula la dernière soirée du CTP précédant la pause estivale ; l’invité du jour, le Nîmois d’adoption Eddie Pons président de l’association Les Avocats du Diable depuis 25 ans.
Après que Thierry Vignal ait rappelé les différentes soirées littéraires organisées auparavant par le CTP, Jean Davoigneau présenta son « ami de trente ans », Eddie Pons , se remémorant les moments formidables qu’ils ont partagés.
Eddie fit part des salutations fraternelles et taurines de Marion Mazauric qu’il connaît depuis très longtemps et de Jacques Olivier Liby invité du CTP en avril 2024.


Eddie Pons, à la demande de Jean Davoigneau, présente à la fois l’association Les Avocats du Diable ainsi que les éditions du Diable Vauvert, créées par Marion Mazauric à son retour à Vauvert après des années parisiennes. Les éditions du Diable Vauvert, s’installèrent dans une ancienne école de Vauvert, aménagée par la mairie. Ce lieu, au sein de la Petite Camargue, a permis à six cents auteurs de s’y installer en résidence, auteurs du Diable Vauvert ou d’autres maisons d’édition.


Comment le prix international Hemingway a-t-il vu le jour ?

En 2004, Marion Mazauric au retour d’un salon du livre dans le Sud-Ouest, où elle avait présenté le livre de Simon Casas Taches d’encre et de sang, eut l’idée de créer un prix qui récompenserait des nouvelles en lien avec la tauromachie afin de donner une dimension littéraire à la féria de Nîmes, durant laquelle il serait attribué chaque année.

Elle sollicita Eddie Pons, président de l’association les Avocats du Diable, afin qu’il participe au jury. Il hésita un peu, étant un dessinateur plutôt qu’un littéraire mais finit par accepter. C’est ainsi que depuis 21 ans, il participe à l’attribution du prix Hemingway.
Le jury composé de 7 personnes et présidé par Laure Adler se réunit le vendredi de la féria pour délibérer. Parmi les membres du jury : Marion Mazeuric, l’autrice Anne Plantagenet, les écrivains,
journalistes Michel Cardoze et Claude Sérillon, la journaliste Marianne Payot , le journaliste François Bachy , le réalisateur et dessinateur Eddie Pons ici présent, ainsi que le lauréat de l’année
précédente, Fabien Penchinat pour le jury 2025.

Les nouvelles sont anonymisées dès la phase de présélection, qui débute en février, date de dépôt des nouvelles. Cette présélection est effectuée par un comité de lecture indépendant du jury. Ce comité a pour tâche de ne conserver que les nouvelles remplissant entre autres les critères suivants : être une œuvre de fiction ayant un lien avec la tauromachie. Ce qui laisse une grande latitude aux œuvres qui s’avèrent de plus en plus diversifiées. Les auteurs ne sont pas forcément des aficionados ou aficionadas. Ainsi, la lauréate 2025, Sylvie Callet, est autrice de polar et n’a jamais vu de corrida.
Le chèque attribué au vainqueur a une valeur de 2000 euros, il s’accompagne d’une place dans le callejon. Le montant du chèque s’élevait à 4000 euros jusqu’à la crise COVID, grâce à la participation financière de Simon Casas cofondateur du prix.
La première année, le jury reçut 37 nouvelles. La plus grosse participation fut l’envoi de 277 nouvelles dont 120 en espagnol, qui dans ce cas sont traduites en français certaines par notre invité.

Depuis ces dernières années, le nombre de nouvelles reçues s’échelonne entre 150 et 190, ce qui fait du prix Hemingway un des plus importants prix littéraires récompensant des nouvelles.
Ces dernières années, les participantes sont de plus en plus nombreuses, 30 % pour 2025.
Afin d’éviter qu’un auteur ou une autrice capte le prix plusieurs années, les lauréats ne peuvent pas reconcourir. Pour l’anecdote, le lauréat 2024 avait concouru treize fois.

Parmi les aficionados présents à cette soirée, plusieurs participent ou participèrent au prix Hemingway, sans avoir jamais été Lauréat-e . Parmi eux, Philippe Soudée qui, pour autant, n’est pas rancunier, comme le souligna Eddie Pons car, il se vit, lui-même attribué un prix, lors d’une soirée du Ruedo Newton. Lauréat ou pas, Philippe Soudée estime que ce prix a sa raison d’être car il est chargé de sens.
Nicolas Havouis, également auteur de nouvelles pour le prix Hemingway, déplore que parfois, les nouvelles lauréates ne soient pas très taurines. Pour sa part, ce prix lui permet de servir deux passions, la tauromachie et l’écriture.

Nicolas Havouis & Philippe Soudée photo Jean Yves Blouin


Combien de recueils sont-ils vendus ?
Eddie Pons note que les livres taurins ainsi que les recueils de nouvelles n’ont pas vraiment vocation à être des best-sellers. Quelques centaines d’exemplaires sont vendues chaque année. La maison d’édition n’ayant pas d’argent, l’association les Avocats du Diable fait des pré achats. Les livres n’ont pas de diffusion en Espagne car ils paraissent en français ; en conséquence, la participation en langue espagnole (Espagne mais aussi Amérique) diminue.


Quelles évolutions pour le prix Hemingway ?
Eddie Pons dit s’être posé la question à plusieurs niveaux.
Tout d’abord, ne serait-il pas souhaitable de rajeunir le jury ?
Concernant les nouvelles, il serait peut-être nécessaire de resserrer le sujet ?
Il évoque la possibilité de lever l’anonymat afin que des auteurs reconnus y participent ?
Quelques suggestions viennent de la salle.
Éditer le recueil sous forme de BD ou de manga ?
Pourquoi n’y aurait-il pas, parmi le jury, des acteurs du mundillo ?
Pourquoi n’y aurait-il pas pour chaque édition un écrivain invité qui serait hors concours ?


Interrogé sur son travail hors sa mission de président des Avocats du Diable, Eddie Pons résuma sa carrière : Il dessina pour plusieurs quotidiens espagnols lorsqu’il était à Barcelone, puis, de retour en France, pour la presse régionale, Usine Nouvelle et la presse agricole … S’il réalise des dessins sur la thématique tauromachique, comme en témoigne le livre compilation Scènes d’Arènes, il illustre également des conférences traitant du social ou du travail à travers la formation professionnelle.

Par ailleurs, il est co auteur avec Jacques Durand Pastis de muerte à la feria corrida, imprimé par la revue Corrida, cette œuvre ne leur rapporta aucun gain financier mais des apéros toute l’année lors des invitations dans différents clubs taurins, pour évoquer le livre. Autres ouvrages, Petit nécessaire de toilette à l’usage de ceux qui s’astiquent avant la corrida et avec René Domergue, Avise la pétanque, , Avise le loto,
Parmi les projets en cours, il illustre avec un avocat des brèves et un livre destiné aux enfants, avec Léa Vicens
Il est également auteur et réalisateur de documentaires, de courts métrages et de dessins animés.
comme Flamen’comic’ ainsi qu’à l’origine de nombreuses expositions.


Avant la séance de dédicaces, le président Thierry Vignal, remercie et clôt la soirée en rappelant que la fête du club, avec au programme toreo de salon, quiz taurin et tombola permettant de gagner moult ouvrages taurins , se tiendra le dimanche 22 Juin à partir de 17h.

texte Martine Bourand Lucet photos Jean Yves Blouin

Tardes de Soledad Tertulia

Publié par myriamcomte le 16 avril 2025
Publié dans: LES REUNIONS. Poster un commentaire

Au programme  de la soirée du 10 Avril, le CTP proposait  une tertulia autour du film documentaire  d’Albert Serra Tardes de Soledad, présenté en avant première lors, d’une matinée du Club Taurin de Paris, en  la présence de d’Albert Serra qui accepta immédiatement l’invitation et  découvrit  ainsi,  qu’il existait des clubs taurins à Paris. Comme le souligna d’emblée le président, ce choix s’imposait d’une part, par sa couverture médiatique plutôt inespérée et d’autre part par les nombreux échanges entre aficionados sur le sujet. La richesse des commentaires, questionnements, témoignages, et ressentis  échangés au cours de la soirée témoignèrent du bien fondé de ce choix.

Fut en tout premier lieu, abordé par Sandrine Lamantowicz, un aspect plus méconnu de la vie du film, la genèse de sa distribution et l’aspect économique, principalement  en France. Araceli Guillaume-Alonso quant à elle, éclaira l’assistance  sur sa réception en Espagne.

Sandrine Lamantowicz photo Jean Yves Blouin
Araceli Guillaume-Alonso photo Jean Yves Blouin

Pour tout film, il faut qu’un producteur investisse soit au début du tournage soit lors du montage. Lorsque le film est terminé, il s’agit alors de trouver des distributeurs qui en achètent les droits dans différents pays. Concernant Tardes de Soledad, aucun distributeur n’avait paru intéressé en France jusqu’au moment où il reçut la Concha de Oro au festival de San Sebastian. L’attribution de ce prix et la notoriété de Serra dans les milieux cinéphiles, firent que Dulac distribution, distributeur indépendant, également propriétaire de salles en acheta les droits. Le film, ainsi acquis, put être distribué à la fois dans ses salles mais également dans d’autres cinémas. Cinq à dix copies furent diffusées à la fois dans les dix villes taurines principales et à Paris 8 salles (entre Paris et la périphérie). Albert Serra fut très actif dans la promotion de son film animant de nombreuses avant-premières et rencontrant la presse à plusieurs reprises. Le résultat fut inespéré. Le jour de sa sortie en France, le 26 Mars, il fut distribué dans 47 salles à raison d’une ou deux projections par jour, une centaine par semaine attirant la première semaine 14 179 spectateurs, 9158 la deuxième et 632 la troisième. Dans les villes taurines, la projection prit un tour festif ou au contraire conflictuel.

Au départ, outre le thème du documentaire choisi par Albert Serra , à savoir la corrida, deux autres facteurs risquaient de le desservir : sa durée, 2h05 et son interdiction aux moins de douze ans. Sandrine souligne que la mention d’interdiction est très exceptionnelle en France. Cependant, probablement grâce aux nombreuses interventions de Serra dans la presse, celle-ci lui attribua la note de 4/5 et le public 3,9/5, ce qui signifie que les anti taurins n’ont pas lancé d’offensive à l’encontre du film.

En conclusion, le film fait un parcours inespéré, d’autant plus que le documentaire est un genre au creux de la vague depuis le COVID et que les cinémas traversent depuis janvier, une période plutôt morose. Parmi les différents types de documentaires : animalier, politique, écologique, éducatif, Tardes de Soledad entrerait plutôt dans la catégorie documentaire politique du fait des nombreux débats qu’il suscite. Il comptabilise à ce jour, 24 000 entrées. (Les autres films de Serra affichaient , 30 000 entrées pour La mort de Louis XIV et 60 000 pour Pacifiction) A titre de comparaison , le documentaire de Thierry Frémaux , Lumière, l’aventure continue, sorti le même mois, totalisait 2500 entrées avec les avant-premières. Enfin, son classement à la 15ème place des films du moment est une surprise. Il semble que Sophie Dulac, qui a pour habitude de choisir des films qui lui font plaisir, ait fait un « bon coup », du point de vue économique le film serait à l’équilibre.

En complément, vous trouverez, en fin de resena, l’entretien avec Eric Jolivalt, responsable de Dulac Distribution, qui permet d’ajuster et de compléter ma présentation. Comme vous le lirez, ses réponses ne mettent pas du tout en valeur les doutes que Dulac Distribution avait avant les premières présentations du film lors d’avant-premières.

Albert Serra photo Jean Yves Blouin

À son tour, Araceli Guillaume-Alonso tenta une mise en parallèle avec la réception du film en Espagne, bien que la comparaison ne soit pas aisée du fait que seule la France compte en nombre d’entrées alors que l’Espagne, ainsi que les autres pays, affichent les recettes. En Espagne, le film fut donc à l’affiche dès le 7 mars 2025, diffusé en 83 cinémas (certaines sources parlent de 84 copies).    

 À Madrid, il fut programmé pour sa sortie dans une douzaine de cinémas. A l’issue du premier week-end la recette globale s’élevait à 105.400 euros soit presque 15.000 spectateurs (selon les données de A Contrario, le distributeur). Cette somme correspond aux 87.800€ de recettes du week-end plus 17.600€ encaissés lors des avant-premières. Une semaine plus tard, le 16 mars, (elblogdecinespanol.com), le film dépassait 200.000 euros de recettes et ses distributeurs aspiraient à en atteindre 300.000, ce qui serait le record de l’année pour un documentaire et le placerait bien en tête des précédents films de Serra en Espagne. Un mois après sa sortie, le film reste programmé à Madrid, dans deux cinémas d’art et d’essai, en raison de trois séances en tout pour la journée.

Albert Serra photo Jean Yves Blouin

Cependant, l’impact médiatique du documentaire semble avoir été moindre en Espagne qu’en France, peut-être parce que Serra est un cinéaste infiniment plus réputé en France qu’en Espagne. Mais, il faut également noter qu’en Espagne il est « déconseillé » aux moins de 16 ans et que sa note moyenne n’est que de 6,1/10. Des témoignages directs – subjectifs donc – accordent au film un grand succès à Madrid et aussi à Barcelone, où les séances étaient souvent complètes lors de la sortie. Nous n’avons pas d’échos de Séville ou d’autres villes.

Suite à une question, Araceli confirme que Roca Rey ne s’était pas impliqué du tout dans la promotion du film, car il ne l’avait pas du tout aimé lors d’une projection privée quelques jours avant sa présentation au festival de San Sebastián. Par la suite, le torero a évolué dans son jugement puisqu’il a  déclaré être fier d’avoir participé à un projet cinématographique d’une telle envergure et qu’il a accepté de remettre à Albert Serra le prix du Sénat espagnol. De l’avis général, la promotion n’était pas son rôle n’ayant pas, à proprement parler, le statut d’acteur.

Roca Rey photo extraite du dossier de presse de Karine Durance

Araceli raconte comment elle avait découvert le film le 26 juillet 2024, par un ami qui la sollicitait pour décoder les dialogues, en vue de la traduction des sous-titres en anglais et en français. Elle ignorait alors qui avait réalisé le film mais avait remarqué que la maison de production principale semblait être catalane, elle craignit donc que ce soit un manifeste anti taurin mais s’aperçut vite qu’il ne paraissait ni taurin ni anti taurin mais autre chose. Elle avait le sentiment que la transcription des dialogues avait été faite par quelqu’un qui n’y connaissait rien en matière de toro, car tout était à refaire. Elle eut aussi le sentiment intime que le film décevrait le torero.

A contrario, Serra rapporte que la cuadrilla l’a beaucoup aimé lors d’une projection à Séville. Par la suite, avant la version définitive, le film subit quelques modifications dont certaines à la demande de Roca Rey mais pas seulement et pour Araceli le film y a gagné. Aux Açores, en janvier 2025, lors d’un congrès taurin important, elle put constater la réception difficile du film de la part des aficionados. Serra n’était pas là pour le présenter ni pour le défendre et ce n’était pas non plus un public de cinéphiles : 10% des gens quittèrent la salle avant la fin dont certains de ses amis, « trop désespérément aficionados » et pas particulièrement cinéphiles. Aussi, à Bilbao, en septembre dernier, lors de la projection du documentaire en présence de Serra, bon nombre de membres du Club Cocherito et d’autres aficionados blibaïniens l’ont vigoureusement rejeté, certains quittant la salle.

La suite de la soirée permit aux participants d’exprimer leurs réflexions à propos du film. Philippe Soudée livra sa vision artistique considérant ce film comme l’œuvre d’un plasticien, tout comme les nymphéas de Claude Monet ne sont pas le jardin de Giverny mais l’idée du jardin, Serra prend pour objet la corrida afin de créer de la beauté. Dans cette recherche esthétique il filme la violence, l’homme, le toro. De cette bestialité se dégage une humanité, la tauromachie n’est ici que prétexte pour exprimer ce que l’on recherche dans la vie entre Eros et Thanatos.

Pour d’autres – comme Patrick Guillaume – le film fut une sorte de madeleine de Proust , les ramenant à leur enfance, aux sensations qu’ils avaient éprouvées en voyant leurs premières corridas, où dans leur souvenir, se mêlent la lumière, le bruit et le sang dont la vision n’effraie pas l’enfant.

Patrick Guillaume photo Jean Yves Blouin

Serra met le torero au centre, c’est le comportement de l’homme qu’il filme, mais la violence ne vient pas que du torero mais aussi du toro et du public.

Face à cette tentation de cacher ou tout du moins d’atténuer la violence de la corrida, actuellement, un groupe d’aficionados et de vétérinaires travaillent en Espagne sur des modifications à apporter à la pique, au descabello et à la puntilla. Pour les deux derniers, il s’agit d’accroitre leur efficacité. Quant au tercio de varas, les vétérinaires cherchent un modèle de pique qui mettrait à l’épreuve la bravoure du toro et qui remplirait toutes les exigences du tercio avec un moindre versement de sang : le sang descendant jusqu’au sabot n’aurait comme conséquence – contrairement à l’idée reçue – qu’un afaiblissement de la bête.

Elle partage l’avis de ceux comme Ruben Amon, qui pensent que les concessions dans le domaine, ayant pour objet d’attirer des sympathies, sont dangereuses, car elles n’apporteront rien et risqueraient d’entraîner la disparition de la corrida de mort. Pour le coup, Serra casse les tentatives de cette mouvance.

Quelques remarques concernaient le montage du film. Serra choisit comme monteur le directeur de la photographie, le mieux placé pour le faire d’après lui.

Entre autres choix commentés, la scène où Roca Rey se retrouve plaqué sur la talanquère à Santander, les cornes de chaque côté de la tête, scène choisie pour exprimer l’essence de la corrida : la violence, la mort du toro mais celle aussi potentielle du torero. A contrario de Movistar qui lorsqu’il filme une corrida, s’éloigne de la mise à mort, cette phase de la corrida étant devenue « l’image que l’on ne voyait plus » !

Le son est également un son fabriqué, voulu, très travaillé : celui qui accompagne la mort du toro, n’est pas le vrai bruit de la mort, le bruit caractéristique de l’épée qui pénètre. Rien n’est donc laissé au hasard dans ce documentaire et si certains trouvaient qu’il y avait un toro de trop, d’autres soulignaient qu’il fallait montrer les deux toros de la corrida de Séville.

Après ces débats concernant plus particulièrement le film, vinrent des remarques plus spécifiques à la tauromachie et au torero. De l’avis de la majorité, le film n’est pas un film pour les aficionados mais pour les cinéphiles. Serra ne fait pas un choix didactique ou pédagogique mais esthétique. Le cadrage étroit des scènes est même extrêmement frustrant pour les aficionados qui au final ne voient pas toréer, ne voient pas de passes entières. C’est un film sur la tauromachie et non pas sur la corrida, un retour à quelque chose de plus primitif pour citer Francis Wolff dans l’article des cahiers du cinéma ou bien le « c’est la guerre » de Marc Thorel , la tauromachie comme expression de la lutte primitive entre l’homme et l’animal.

Quant au torero, Serra fait le choix de Roca Rey pour sa beauté, sa jeunesse et sa taille assez exceptionnelle pour un torero. Il ne paraît jamais être dans un état normal… la pression ? la peur ? la peur scénique ? la décompression ?

Pour tout torero, le moment où il prend la muleta est un grand moment de solitude. Patrick Guillaume, rapporta que, Joselito, à qui il avait dit un jour, « On se voit demain à la corrida » lui avait répondu : « Tu me vois, je ne te vois pas ». Bien que très entouré le torero prend toujours les décisions seul. En dehors de l’arène, dans le van, aussi bien Roca Rey que sa cuadrilla déchargent l’adrénaline accumulée, chacun à sa manière en parlant pour la cuadrilla ou en se taisant pour Roca Rey. Les non aficionados qui à la suite du film iront voir Roca Rey à Arles ou ailleurs ne seront-ils pas déçus ?

En conclusion, le titre est la plus belle chose du film dit Araceli, lequel est par ailleurs très catalan ajoutent en cœur plusieurs participants à la soirée! La notoriété de Serra a probablement été un facteur dominant dans la réception du film par les journalistes non taurins, ce qui fait que même les critiques les plus durs à l’encontre de la corrida ont bien noté le film, par exemple, 4/5 pour les Inrockuptibles qui ont fait la critique la plus sévère.

Grand merci à Araceli Guillaume-Alonso et à Sandrine Lamantowicz pour avoir permis le 9 mars, l’avant première exceptionnelle du film au cinema Arlequin en présence d’Albert Serra

Bien que le sujet fût loin d’être épuisé, il fut temps de conclure et de poursuivre les échanges de manière plus informelle, autour du savoureux buffet libanais proposé par le Loubnane.

Texte Martine Bourand relecture Araceli Guillaume-Alonso et Sandrine Lamantowicz photo Jean Yves blouin membres du Club taurin de Paris

Entretien avec Eric Jolivalt, Dulac Distribution, Paris avril 2025

1/ Quelques chiffres : Le nombre d’entrées / Le nombre de copies / Le nombre de séances sur la France /

Quels sont les chiffres que vous pensez atteindre en fin d’exploitation ?

Nous avons réalisé 28.000 entrées en deux semaines, le film a été et sera diffusé dans plus de 300 cinémas et nous espérons atteindre 40.000 entrées en fin de carrière. Ce qui est un score exceptionnel pour un documentaire. En France, rare sont les documentaires qui dépassent les 10.000 entrées en salle.

2/ Est-ce que l’interdiction –de12 ans a été un frein dans l’exploitation du film ?

L’interdiction nous a semblé légitime, le film montre la corrida d’un point de vue totalement différent que celui du spectateur à la télévision ou dans l’arène. C’est ce qui rend le film unique mais c’est aussi une tout autre approche et il est nécessaire de pouvoir l’aborder de cette façon avec des enfants de plus de 12 ans même s’ils ont déjà assisté à des corridas étant plus jeunes.

3/ Albert Serra est toujours un phénomène, son implication dans la sortie a été primordiale, Combien de débats, avec lui, avez-vous organisé avant la sortie ?

Le film est sorti une semaine après l’Espagne où le film a été un vrai phénomène. Albert Serra a réalisé une quinzaine de débats en France, surtout dans le sud-ouest avec des villes comme Arles, Dax, Mont de Marsan puis à Paris et en banlieue parisienne. A chaque fois, la salle a été conquise.

4/ Lors de l’acquisition du film à Saint-Sébastien, comment aviez-vous envisagé sa sortie en salles ? Vos objectifs ont-ils évolué à l’approche de la sortie ?

Nous avons acquis le film bien avant San Sebastian. Nous étions sur le projet depuis son élaboration car nous avions déjà travaillé avec Albert Serra ainsi que son producteur Pierre-Olivier Bardet sur le film Liberté. Si nous n’avons jamais eu de doutes sur le talent d’Albert Serra, je vous mentirais en disant que le sujet de la corrida n’a jamais été une question. C’est en voyant le film fini et suite à la Concha de Oro à San Sebastian que nous avons vraiment réalisé que nous avions l’un des plus grands documentaire de l’année (voir plus) dans les mains et qu’il fallait le traiter comme tel.

5/ Dulac Distribution a l’habitude de proposer des documentaires très variés. La sortie de TARDES DE SOLEDAD s’est-elle démarquée des précédentes, et si oui, en quoi ?

Dulac Distribution distribue de nombreux documentaires de grands réalisateurs à l’exemple de Notre Corps de Claire Simon, Babi Yar Contexte de Sergei Losnitza ou encore Pingouin & Goéland de Michel Leclerc. A chaque fois, nous traitons les films comme des objets uniques tout en prenant en compte leurs particularités. Tardes de Soledad ne déroge pas à la règle et ça a été un plaisir énorme de travailler avec un génie comme Albert Serra.

Tardes de Soledad avec Albert Serra

Publié par myriamcomte le 12 mars 2025
Publié dans: LES REUNIONS. Poster un commentaire

À l’invitation du Club taurin de Paris, le cinéma L’Arlequin avait bien rempli sa plus grande salle : 195 entrées payantes pour accueillir l’avant-première de Tardes de Soledad en présence du réalisateur Albert Serra qui a explicité son projet et sa réalisation, à la fin d’une projection très applaudie.

Albert Serra n’était pas aficionado quand il a lancé ce projet. Il avait vu quelques corridas dans sa jeunesse, mais sans vraiment accrocher : « La base, c’est que je n’ai rien à en dire, je filme donc pour voir ce qui se passe. » ce n’est pas un film sur la corrida et il ne satisfera pas non plus les anti-taurins : c’est une visite au plus intime du combat entre l’homme et le toro.

les aficionados présents ont été unanimes : « On n’a jamais vu une corrida comme Serra nous la montre ; on vit la corrida comme si on était en piste. »

Dans les Cahiers du cinéma Francis Wolff l’explicite :  » On ne l’a jamais filmée à une telle hauteur, au ras du sable et avec un cadrage aussi serré. On ne voit jamais la charge complète du taureau, ni une passe du début à la fin, ni une série complète enchainée. On voit essentiellement le corps à corps sans le début ni la fin de l’assaut, du geste dont le sens est volontairement gommé. On ne voit pas non plus la corrida, la fête.« 

Albert Serra justifie ces gros plans : « les plans larges donnent de l’information comme un direct TV. Le Gros plan donne un film et permet de passer à l’art. »

Albert Serra à l’avant-première de Tardes de Soledad à l’initiative du CTP à Paris, le 9 mars 2025. ©JYB

Pour Albert Serra, la corrida est une énigme et pour la résoudre, son seul moyen est de s’approcher au plus près, afin d’obtenir dans la salle de cinéma les mêmes réactions que le public dans l’arène. Il faut « faire confiance à la caméra pour dévoiler la vérité d’un sujet ».

Certes, quelques-uns trouveront qu’il met trop en avant la violence. Mais il s’en explique : « Je montre la mort du toro parce que c’est un moment de grande émotion et qu’elle est très belle. La violence est nécessaire, c’est elle qui apporte la transcendance : le film parle du courage et de la mort. On ne peut pas apprécier l’engagement, la valeur du torero, si on ne voit pas la violence. Et surtout : il est moins question de violence que de mort et de sacrifice. » Au total, il aura filmé 15 morts du toro mais n’en a gardé que 3.

Albert Serra à l’avant-première de Tardes de Soledad à l’initiative du CTP à Paris, le 9 mars 2025. ©JYB

Le regard du toro, en ouverture du film, dans la nuit face à la caméra, sans distraction, est aussi un moment fort : Albert Serra y voit la solitude de l’animal et (peut-être) une prémonition d’une mort prochaine, même si l’homme est seul à savoir qu’il va mourir.

Autres moments d’émotion, les cogidas subies par Andres Roca Rey, à Madrid et Santander. Elles mettent en évidence l’extraordinaire engagement du (des) torero(s) : il retourne au combat comme si rien ne s’était passé. « Mais surtout, il ne surréagit pas, jamais. Il avance à un rythme plus lent que la normale aussi bien dans l’arène que dans la vie : c’est très poétique et très cinématographique ! Quand on voit son calme au milieu de l’agitation, c’est que sa vie dépend entièrement de sa capacité d’observation ; il doit rester calme et concentré afin d’étudier le toro. » On en retire une autre image d’Andres Roca Rey qui apparait bien comme le numéro 1 de cette décennie !

Albert Serra à l’avant-première de Tardes de Soledad à l’initiative du CTP à Paris, le 9 mars 2025. ©JYB

Une grande partie de l’émotion vient du son : Albert Serra a obtenu que Andres Roca Rey et sa cuadrilla portent des micros sur leurs épaulettes. De là les commentaires en direct tant dans le combat de l’arène que dans les moments plus intimes du coche de cuadrillas. Retenons cette phrase d’Antonio Chacon : « la vie ne pèse rien », au sens de il faut mépriser la vie, il y a des choses plus importantes à en faire « il faut l’utiliser pour en faire quelque chose de grand » ! Albert Serra y voit une métaphore de la corrida.

Ce qui frappe le spectateur dans ces moments, c’est la manière de la cuadrilla de veiller sur le moral du torero en multipliant non seulement les encouragements, mais les compliments et les éloges, donnant parfois l’impression de symboles d’esprit de cour.

Albert Serra a aussi pu enregistrer le son du toro, le martèlement des sabots, le souffle que le public, même en barrera, n’entend jamais. Pour compléter, il est allé enregistrer des toros dans les ganaderias ! Quant au public, il a disparu sauf par le son ce qui paradoxalement renforce sa présence !

Il y aurait sans doute encore bien des choses à dire sur ce film : le mieux est d’aller le voir pour ressentir l’immense émotion qu’il transmet (sortie en France le 26 mars prochain) et de lire les interviews du réalisateur dans le dossier de presse du distributeur (à télécharger) :

https://www.dulacdistribution.com/film/tardes-de-soledad/194

ou ici :

Texte et photos : Jean Yves Blouin extraits de son blog Face à la Corne et membre du club taurin de Paris . On pourra aussi lire les combats de Soledad vus par Jean-Pierre Hedoin, Président d’honneur du Club taurin de Paris https://clubtaurindeparis.com/wp-content/uploads/2025/03/tardes-de-soleda-et-rr-2023-1-1.docx, et la critique de Georges Marcillac sur le site: https ://toreoyarte.com-10-mars-2025-tardes-de-soledad-silence-on-tourne.

Grande Tarde avec Vicente Ruiz El Soro

Publié par myriamcomte le 6 mars 2025
Publié dans: LES REUNIONS. Poster un commentaire

El Soro au club taurin de Paris, le 4 mars 2025

C’est une des richesses du Club Taurin de Paris, de ne pas se contenter d’inviter les gloires médiatiques du moment, mais de rendre hommage à ceux qui ont fait vivre la corrida et méritent de laisser leur trace sur le « wall of fame » du monde taurin.

C’est à ce titre, que Vicente Ruiz El Soro était l’invité du CTP en ce 4 mars, et l’on peut dire qu’il n’a pas déçu !

En le présentant, Nicolas Havouis le décrit comme un homme qui a fait des folies ! Mais surtout comme un torero populaire, en remarquant qu’en Espagnol, pueblo signifie à la fois peuple et village. D’où l’amour qui dure depuis toujours entre El Soro et le peuple de Foyos son village natal.

Cartel de la corrida de Caceres, du 29 mai 1983.

Il souligne qu’El Soro est un torero majeur des années 80-90 et un des plus grands banderilleros de l’histoire taurine : en témoignent ses cartels avec Espla, Mendez, Morenito de Maracaï et Nimeno. C’est un modèle d’alegria en tauromachie qui a survécu à d’innombrables blessures et réussi à surmonter la destruction de son genou dans les arènes pour revenir toréer après 20 ans de soins et d’opérations.

Il lui attribue la phrase : «  j’aime les paellas mais pour faire ce que j’ai fait, il faut des « cojones » (attributs qui ne sont pas spécifiquement masculins mais parfaitement taurins !)

Cet accueil se termine par un « aurresku » musical offert par Michel Pastre, saxophoniste de jazz bien connu qui sortira de son registre pour enchainer sur un paso doble appris la veille. Visiblement El Soro apprécie et rythme les thèmes de ses battements de mains.

El Soro lui-même prend alors la parole pour évoquer les souvenirs moins de sa carrière de torero que de sa vie : « J’ai 3 amours : Eva (sa compagne), la musique et le toro. » Grâce à ce dernier il a parcouru le monde pendant 20 ans ce qu’il n’aurait pu faire dans aucune autre profession. 

Son père était novillero et devait faire vivre une famille de 9 frères et sœurs.

Dans sa jeunesse, il aimait déjà beaucoup la musique, mais alors qu’il devait jouer avec la banda des arènes, un jour de corrida, il s’échappa car il avait décidé (à 9 ans) qu’il ne voulait plus être musicien, mais devenir torero.

Il a même fait partie d’une troupe de toreros comiques, dans la partie sérieuse.

El Soro au Club taurin de Paris, le 4 mars 2025. ©JYB

Sur sa carrière, pourtant brillante, El Soro n’insiste pas. Il reconnait que ses maitres, les grands banderilleros de son temps, lui ont appris à avoir l’intuition du toro pour maîtriser le deuxième tercio. Il a beaucoup aimé sa profession, travaillé son corps « gordito » (enveloppé) pour pouvoir faire même le recortador et réussir.

Pour lui, dans la fiesta authentique, il y a le toro, lui et rien d’autre. La façon de galoper est le langage du toro mais son regard aussi est un signal. « S’il n’y avait pas de toros, il n’y aurait pas d’artistes et le monde n’existerait pas ! »

Pour rendre hommage à trop de ces artistes qu’il a vus mourir autour de lui, ( Paquirri, Caceres, Montoliu,) El Soro prend sa trompette et, concentré et visiblement ému, joue alors l’Ave Maria de Schubert.

El Soro, musicien plein d’émotion, au Club Taurin de Paris, le 4 mars 2025. ©JYB

Question : Valence est une terre de taurins et de musiciens : quel lien fait-il entre la tauromachie et la musique à Valence ?

Quand il était petit et regardait le ruedo, il voulait être comme Granero torero et musicien. (Granero outre d’être un matador de classe était un violoniste reconnu). L’art est le hasard du torero valencien. Et en hommage aux artistes valenciens, El Soro ressort sa trompette et joue un extrait du Concerto d’Aranjuez de Rodrigo.

Lui-même a connu son lot d’accidents, subissant 62 séjours à l’hôpital dont 49 pour sa seule blessure au genou, et recevant à 3 reprises l’extrême onction. À l’approche de la mort, « on pense à l’amour, à la famille et à Dieu ».

D’ailleurs, « la vie est un rêve » !

Arrivée d’El Soro au Club Taurin de Paris, le 4 mars 2025. ©JYB

Il a dépensé toute sa fortune pour trouver, aux 4 coins du monde, le chirurgien qui lui permettrait de marcher et courir pour revenir dans l’arène : le docteur miracle qui l’a opéré voulait lui couper la jambe ! Son obstination à vouloir re-toréer n’a pour objet que de montrer aux jeunes générations le « bon chemin ». 20 ans après sa blessure, il revient aux arènes malgré son poids, maigrit et s’entraine comme avant et il triomphe en 2015 au cours d’une tarde d’anthologie à Valence où il est allé à porta gayola, assis sur une chaise car il ne pouvait pas s’agenouiller ! Ce jour là, son Mozo de espada refusait de l’habiller car « c’était aller à la mort ». Mais lui voulait encore ressentir 20 ans après, la tension, le toro, le public, les caméras. Même son fils ne voulait pas rester aux arènes, par peur de le voir se faire prendre par la corne.

Question : Vous qui avez affronté la mort, que ressentiez-vous à porta gayola ?

Il est allé très souvent à porta gayola, mais le toro est un  mystère. La suerte de porta gayola est basée sur l’attente, la patience, pour capter son attention au dernier moment.

Une fois, agenouillé devant la porte de la peur, il a vu 2 toros sortir en même temps : lorsqu’on lui a piqué la devise sur le morillo, la réaction du premier a été telle qu’il a défoncé la porte du chiquero voisin et que les deux toros sont sortis ensemble : émotion !

El Soro musicien au Club Taurin de Paris, le 4 mars 2025. ©JYB

En guise de conclusion, El Soro joue « Comme d’habitude » avant d’enchainer avec « Valencia » en duo avec Michel Pastre, sous les applaudissements d’aficionados enchantés.

El Soro avec Araceli Guillaume Alonso, Nicolas Havouis et Patrick Guillaume au CTP le 4 mars 2025. ©JYB

La soirée se poursuivra dans un bar à vins voisin où El Soro signera le livre d’or du Club et appréciera l’enthousiasme des membres du CTP et se pliera volontiers aux obligations de la photo souvenir.

El Soro avec une partie des membres du CTP le 4 mars 2025. ©JYB

Texte et photos Jean Yves Blouin extraits de son blog Face à la Corne et membre du Club taurin de Paris.

The Sorrow (mars 2015) nouvelle de Nicolas Havouis membre du Club taurin de Paris

The Sorrow

Après des années de paresse et d’entreprises pas très heureuses, les affaires s’étaient mises à bien marcher pour Luis. Il disait « j’ai eu de la chance. Ou alors je dois être doué pour la seule activité qui me rend modeste.» Comme Luis était devenu un homme d’affaires avéré et qu’il avait voulu être torero, le maire lui proposa de diriger les arènes de sa ville.

_Je ne sais pas si je devrais avait répondu Luis. D’habitude je ne réussis que ce qui m’ennuie un peu. Et ça, ça m’intéresse beaucoup.

Dès lors il se consacra plus aux arènes qu’à ses « vraies »affaires. Il réussit à ne pas perdre d’argent, et même, grâce à sa notabilité renforcée, à en gagner davantage avec les vraies affaires. Luis s’associa dès le début avec Manolo Rojas un empresario taurin expérimenté qui s’occupe de la partie ennuyeuse, l’administration, tout ça… et qui en plus l’oblige à rester raisonnable. Les jours précédant les corridas, il y a foule devant le bureau des associés. Beaucoup d’habitués : bénévoles, membres de peñas, journalistes de petits journaux ou de petites radios.

L’associé désigne un nouveau venu._ Tu sais qui c’est le type en costume avec la cravate de travers ? Il me dit quelque chose. Quand tu t’habilles comme ça avec la chaleur qu’il fait, c’est que tu veux faire savoir que tu as été torero.

Luis le reconnait tout de suite_ C’est El Soro

_Ah oui, bien sûr. J’espère qu’on n’a pas pris un coup de vieux comme ça nous. Déjà on est moins gros.

_ Là encore, il n’est pas trop mal. Tu l’aurais vu il y a cinq, six ans il pesait dans les cent-vingt kilos.

Soro laisse passer les autres avant lui. Certains l‘ont reconnu et lui donnent du « maestro »ou du « torero »tant qu’ils peuvent, Soro parvient à peine à leur sourire.

Luis n’a pas très envie de le voir. Il est sûr que Soro vient lui demander un service qu’il ne pourra probablement pas lui rendre. Tous les autres sont partis, il va bien falloir y passer maintenant.

_ Vicente ! Si j’avais su que tu étais là, je t’aurais reçu tout de suite. Tu veux boire quelque chose ? Soro lui donne un abrazo triste.

_ Tu veux des billets pour ta famille ? Tu n’as même pas besoin de me demander, je te fais un laissez-passer, tu rentres au callejon quand tu veux.    

_Merci, ce n’est pas ça. C’est… la feria.

_ Oui la feria. Celle de mars a pas mal marché. On va a mas torero. Lentement mais surement.

_Tu te rappelles la dernière fois qu’on s’est vus ? Tu m’as dit que quand je serai prêt, quand j’aurai perdu mes kilos en trop et que je pourrai marcher normalement, tu m’engagerais dans tes arènes. Et bien ça y est, je suis prêt.

_Oui je t’ai dit ça Vicente. Excuse-moi mais je n’ai pas l’impression que tu sois prêt. Attends, tu marches avec une canne !

_ Ça c’est parce-que je viens de me faire opérer. Dans trois mois je cours comme un lapin.

_Combien de fois tu as été opéré ?

_38 fois.

_38 opérations ! Et tu veux encore toréer ! Vraiment je t’admire.

_Admire-moi comme torero. Dans la plaza. C’est pour toréer que j’en ai bavé comme ça. Tu m’engages pour la feria de juillet.

_Mais tu n’es pas en état de toréer Vicente !  Je ne peux pas te laisser faire ça. Tu vas te faire tuer.

_Je te dis, dans trois mois je cours.

_Commence déjà par marcher normalement.

_Quand je pourrai courir, tu m’engageras ?

_ Ça fait vingt ans que tu ne peux plus courir.

_Quand je pourrai courir, tu m’engageras ? Tu me l’as dit. On s’est tapé dans la main.

_J’espère Vicente.

Soro revient quelques mois après. Je suis prêt maintenant. Tu peux m’engager.

_C’est de la folie.

_ Non, je suis prêt. Tu ne peux pas savoir combien j’ai souffert pour être prêt. J’ai une fille de treize ans, elle ne m’a jamais vu toréer, tu te rends compte ? C’est pour elle que je veux toréer. Et pour moi aussi. Je ne pense qu’à ça : retoréer. Si je ne torée plus… tu te rappelles Christian Nimeno ? Je crois que je pourrais faire comme lui.

_ Ne dis pas ça Vicente. Tu es trop bon vivant toi.

_ Tu crois que ça m’empêche d’y penser ? Quand je ne voyais pas le bout, que je n’arrêtais pas de me faire opérer ? Christian aussi, il adorait ses enfants mais quand il a compris qu’il ne pourrait plus toréer, ben là, tout a lâché.

_ Elle doit être jolie comme un cœur ta fille. Tu as des photos ?

_ Oui, regarde comme elle est belle. Mes seules joies ces dernières années, c’étaient ma femme et ma fille.

Luis se doutait que l’adorable fillette serait en communiante sur les photos. Oh elle n’est pas maigre ! Elle a l’air de s’ennuyer bien comme il faut mais ça, à une communion c’est normal.  

_ Ça fait tellement longtemps que je rêve qu’elle me voit toréer. Je ne tiens que pour ça. Je suis torero. Fais-moi toréer !

Luis regarde Manolo son associé si dur en affaires d’habitude. Lui il aura le courage de refuser. Luis est surpris de le voir aussi ému. Il connait bien Manolo, pourtant il est incapable de deviner ce qu’il va dire. « Il serait d’accord pour l’engager ? Si c’est comme ça, moi aussi.» 

Enfin Manolo parvient à dire_ Ecoute Vicente, tout est bouclé depuis longtemps cette saison. Tu sais, nous on ne gère que ces arènes. On n’est ni très riches ni très puissants. Tu les connais les grands empresarios, c’est à eux que tu devrais demander.

_ Je suis venu demander à Luis parce qu’on a toréé ensemble et qu’il m’avait promis de m’engager.

_ Mais ça c’était quand tu étais jeune.

_ Quand j’étais jeune, je n’avais pas besoin de lui. C’était plutôt lui qui avait besoin de moi.

Depuis un moment Luis a l’impression de ne plus être le directeur des arènes mais seulement un spectateur qui observe deux acteurs, deux actifs.

_Vicente ce n’est pas raisonnable dit Manolo. Tu connais le refrain : « toro de 5 ans, torero de 25 ». Toi  tu en as 55 et en plus tu boites. Tu as besoin d’un peu d’argent ? On est prêts à faire un effort.

_ Vous pouvez vous le garder votre pognon de merde ! Merci beaucoup de ton aide Luis. Comme tu dis « tu te mets en dix pour tes amis ».

Porte claquée, mort probable d’une amitié.

_ Il n’a pas changé dit Manolo. Comme torero, c’était un de ceux qui avaient le moins de classe mais qui avait le plus de panache. Manières rustiques, sentiments élégants… Tu te souviens ? Il crachait en piste, une fois je l’ai même vu se moucher avec ses doigts. On ne peut pas dire que c’était un fin torero « de exquisitez». Mais il en avait une paire énorme et il la posait devant le toro.

_ J’aurais bien voulu l’aider dit Luis. Mais on ne pouvait quand même pas l’engager.

_ J’ai hésité répond Manolo.

_Moi aussi. Je pense qu’il ne voudra plus jamais me parler. Ça me fait de la peine, je l’aimais bien. Mais on ne peut pas faire n’importe quoi non plus. Tu imagines : on le fait toréer, il s’en sort à peu près ; tout de suite les anti-taurins vont dire « vous voyez bien que c’est du bidon, même un infirme peut se mettre devant un taureau ».

_ Les anti-taurins, ils diront toujours ça. Moi je crois que c’est plutôt les toristes purs et durs qui nous auraient emmerdé. Mais ils sont combien ici ?

Une semaine passe, Manolo dit à Luis_  Ça m’a perturbé cette histoire. J’ai fait les comptes, si on l’engage, on ne perd pas d’argent. Au contraire, ça fera un petit évènement. Il lui reste des partisans dans son bled, ça amènera un peu de monde qu’on n’a pas d’habitude. On le met avec deux figuras, lui on le paie ce qu’on veut. Avec ce que va donner la télé on ne devrait pas être mal.     

_ Et ce qu’on avait dit ; le sérieux de la plaza et tout ? S’il se fait tuer ou s’il finit en chaise roulante, tu veux être responsable ?

_Bien sûr que non. Mais il veut tellement toréer. Il sait parfaitement ce qu’il risque. C’est quand même lui qui était au cartel avec Paquirri et Yiyo quand ils se sont fait tuer. Qu’est ce qui le fera mourir le plus surement, toréer ou ne pas toréer ?

Soro revient donc au bureau. Il est accompagné de sa fille, il est tout heureux. C’est un festival d’abrazos. Personne n’a jamais été fâché. Luis est de nouveau son ami, il parle de nouveau en directeur.

_ Vicente dit- il tu nous as touchés espèce d’enfoiré. Je ne suis vraiment pas persuadé qu’on a raison mais on va t’engager finalement.

Soro redonne des abrazos à derriber un cheval. Il pleure, il fait pleurer les autres. Trois machos en larmes. Seule la fille du Soro ne pleure pas. Elle embrasse quand même son papa gentiment. C’est comme sur ses photos de communiante, elle a toujours l’air de s’ennuyer. Il n’y a que son téléphone qui semble l’intéresser ou la faire sourire un peu.   

El Soro la légende continue ! Il y a quelques affiches comme ça plutôt en banlieue qu’en centre- ville, au milieu d’autres publicités pour des superettes ou des puticlubs. Les affiches plus grandes et mieux placées annoncent les vedettes. Mais il y en a quand même quelques- unes du Soro. Ses amis n’ont sans doute jamais été tristes d’aller à la « fiesta de los toros ». Ils voudraient que ce soit déjà fini. Soro a préparé une belle arrivée à l’ancienne, en calèche avec sa cuadrilla comme les toreros du 19ème siècle. C’est une « estampe ». Luis pense que même en calèche et habit de lumières, Soro a toujours un peu l’air d’un camionneur. Soro salue à tout-va qu’il connaisse ou pas et bien sûr il s’arrête à la chapelle. Il prie et remercie le Seigneur ainsi que les Saints et Madones d’un peu partout et il embrasse une par une les médailles qu’il porte autour du cou. Il y en a pour à peu près dix minutes et 700 grammes. De retour au patio de caballos Soro savoure. Ses amis très nombreux, très émus ont du mal à lui parler ou même à ne pas pleurer. Les autres disent ce qu’on dit toujours. Soro n’y croit pas plus qu’avant mais comme il ne l’a pas entendu depuis longtemps, il est content.

Premier paseo du Soro depuis plus de vingt ans. Il s’est teint les cheveux en une sorte d’auburn aux reflets obispo ou burdeos. Il porte des zapatillas orthopédiques et un habit de lumières asymétrique. Le talon droit est deux fois plus haut que le gauche, une jambe de pantalon descend jusqu’à la cheville, l’autre s’arrête au- dessous du genou. Avec tout ça, plus son ventre et sa prothèse, on ne serait pas surpris qu’il se mît à chanter « J’ai la rate qui se dilate, l’estogomme qui se dégomme etc. »   Non il reste classique : signe de croix et « Suerte » pour les companeros. Soro empoigne sa jambe droite, il la lance et il avance, ça fait penser aux automobilistes qui démarraient à la manivelle. Il traverse le ruedo, l’air résolu et la démarche instable. Ses amis ont de plus en plus peur. 

Sortie du premier toro plus grand et plus respectable qu’on aurait pu croire. Soro lui donne des véroniques que Luis trouve templées. Le style est plus sobre qu’avant, sans doute parce que Soro ne peut plus faire autrement. En tous cas il ne « fait pas le ridicule » comme on dit en espagnol et comme beaucoup le craignaient. Soro était un des meilleurs banderilleros de son époque, peut-être même un des meilleurs de l’histoire, la plupart des aficionados qui « savent » en conviennent, y compris ceux qui ajoutent qu’il était un des pires muleteros. Alors Soro prend les banderilles. Comme au temps où le public venait le voir pour ça. Comme s’il ne voulait pas savoir qu’il est devenu presque invalide._ Il ne va quand même pas faire la moviola se dit Luis. Mais si ! Il fait la moviola, une suerte qu’il aurait inventée. Il court vers le toro en tournant sur lui-même. Avec sa prothèse et ses semelles orthopédiques, il a toutes les chances de se casser la figure. Il se retrouve face au toro juste au bon moment et il plante, ce qui prouve que malgré tout ce qu’on a dit contre lui, il connait bien les terrains et qu’il a de la vista. Pouvoir faire ça sans toro c’est déjà un accomplissement magnifique lorsqu’on a subi autant d’opérations. Le faire devant un toro c’est incroyable, fou, admirable, effrayant et cent autres adjectifs. El Soro ! Un critique avait écrit qu’il ressemblait davantage à un sapeur- pompier qu’à un torero. Il reste qu’aujourd’hui Soro est entré dans l’histoire de la tauromachie. Soro brinde à sa femme le toro du retour. On se demande si son cachet couvrira les frais de maquillage de Madame. Tout en étant correctement présenté, le toro est une petite sœur de la charité ou il pratique le grand pardon, comme on voudra. Il rate la cible, laisse le temps ; on ne pouvait pas demander mieux. Face à un autre  torero, un toro d’une telle gentillesse semblerait inoffensif ; face au Soro il paraît « terrorifique ». Si l’on montrait ça aux anti corrida, peut-être diraient ils « pauvre homme » au lieu de « pauvre taureau». Ça se finit bien. Il y a eu quelques passes assez bonnes. Soro coupe une oreille. C’est mérité et/ou c’est normal. Personne ne proteste, pas même ceux qui ont trouvé le spectacle indigne. Sans doute ne veulent-ils pas gâcher la fête de cet homme qu’ils admirent malgré tout. La vuelta est savourée comme il se doit. C’est le moment le plus agréable pour tous.

Soro donne une belle interview soresque à la télé. _ Pour faire ça, il faut des COJONES, mot qu’il dit trois plus fort que les autres. Oui j’aime la paella, les beignets et tout. Mais aujourd’hui c’est comme hier, Valence avec le Soro et le Soro avec Valence.

 Tout Valence peut-être pas. Le maire nouvellement élu fait probablement exception, il vient de déclarer que si ça ne tenait qu’à lui, il interdirait les corridas sans délai.

Deuxième toro. Soro va a porta gayola comme avant. Sauf qu’il ne peut plus se mettre à genoux. Alors il prend une chaise et s’assied face au toril. C’est un nouveau moment historique. Soro est non seulement le seul torero à être revenu après 20 ans d’absence mais aussi le seul à pratiquer la porta gayola assise. Ça passe. Le toro est beaucoup plus difficile que le premier. Soro montre qu’il a, en effet, de gros attributs. Il peut à peine bouger, il est constamment à la merci du toro. Ça ne l’empêche pas de sourire et de donner, comme avant «  des passes de toutes les marques ». Luis, comme tous les amis du torero, a hâte que ça se finisse. Soro conclut dignement. Le toro l’a renversé : vertèbre fracturée. C’est sans doute mieux ainsi, ça l’empêchera de toréer avant longtemps. Dès la fin de la course Luis remonte  son bureau. Il n’a pas envie d’entendre les critiques ou les compliments. Il dit à Manolo_ Tu sais, j’ai vu tous les grands quand ils étaient vraiment grands, j’ai vu le solo de Jose Tomas à Nîmes, les Victorinos de Madrid en 82 etc. Tu ne me croiras pas mais la corrida d’aujourd’hui c’est une des 4 ou 5 qui m’auront le plus ému dans ma vie.

_Non je crois que tu es capable de penser ça aujourd’hui. Demain ce sera autre chose. Si j’étais méchant je répéterais que tu as comparé Soro avec Jose Tomas.

_Je ne le compare pas, je vais te dire ; à mon avis presque tous les toreros en activité auraient pu donner de meilleures passes que celles qu’il a données. Mais c’était au-delà du toreo. L’important c’est ce qu’il a fait pour toréer. Je ne voulais pas voir ça, je ne voudrais pas le revoir, mais je suis bouleversé de l’avoir vu. C’était le rêve impossible accompli. Le Quichotte de la banlieue valencienne. Le grotesque et la grandeur ! L’Espagne !

_ L’Espagne que beaucoup d’espagnols n’aiment plus.

Ils ont tort. 0n peut aimer ça sans aimer Franco.

_Les américains aussi, ils pourraient aimer ça. Pas la corrida mais le brave type qui est le seul à croire en lui, qui lutte, qui tombe, qui remonte et qui y arrive. Tu remplaces le toro par le maverick et tu y es.

_On a bien fait de l’engager non ? La joie qu’il avait ! J’en ai pleuré.  On ne pouvait pas le priver de ça.

_ On a eu de la chance que ce soit bien passé.                  

Les semaines suivantes Luis écoute jusqu’à l’indigestion des dizaines de versions de The Impossible Dream. C’est une chanson extraite d’une comédie musicale « L’homme de la Manche ». C’est du Quichotte populaire, la vulgarisation de Quichotte par Broadway. C’est trop facile et vulgaire, en fait, de ne dire que ça. Comme c’est trop facile et vulgaire de ne parler que de la vulgarité du Soro. C’est une assez belle chanson, un peu grandiloquente. Souvent ceux qui la chantent y remettent du « schmaltz »et du sirop et ça dégouline. Ça dégouline aussi avec Soro, les gros sourires, les larmes, les desplantes du téléphone et autres fantaisies du meilleur goût. Mais, la preuve, ça peut vous bouleverser.

Le président de la fondation « Les accidentés de la vie» convoque Luis qui a accepté pour une durée limitée d’être l’agent du Soro.

_ C’est grand ce qu’a fait Soro. Il n’y a pas meilleur modèle pour les accidentés de la vie. Pour moi il incarne exactement le message que nous voulons faire passer. Est-ce que vous pensez qu’il serait d’accord pour faire une campagne de promotion avec nous ?  

Soro accepte avec enthousiasme. C’est sa conception du toreo. D’autres signent toutes les pétitions, lui torée tous les festivals pour les bonnes causes. Il refuse d’être défrayé. _ Non, c’est Soro avec les accidentés, les accidentés avec Soro.

La fondation annonce que Soro sera son prochain ambassadeur. Aussitôt une pétition circule sur les réseaux sociaux. _Ethique pour les accidentés. Pas d’assassins pour nos victimes.

Le président appelle Luis_ Ce ne sera pas possible pour la campagne. Désolé.

_Pourquoi ? Vous avez dit qu’il incarnait exactement le message que vous vouliez faire passer.

_Oui mais je ne pensais pas qu’il y aurait toutes ces polémiques.

_Il n’y en a pas plus que d’habitude. C’est internet ça.

Peut-être mais nous voulions quelqu’un qui incarne le message et, il faut bien l’admettre, choisir un torero, ça le brouille le message. Si ça tourne au débat pour ou contre la corrida, ça ne nous intéresse pas. Notre but est d’aider les accidentés, de leur montrer des modèles, leur dire « vous voyez, ils y sont arrivés, vous aussi vous le pouvez. » Et, autre inconvénient, si nous prenons un torero, la plupart des entreprises et des institutions qui nous financent cesseront de le faire. Elles ne veulent pas dégrader leur image ou même risquer un boycott. Notre fondation ne peut pas se permettre ça. Vous savez que j’aime la corrida, que j’admire profondément Soro, mais ce qui compte ce n’est pas mes goûts, c’est d’être efficace. C’est mon rôle de président.

_Vous êtes allé le chercher pour l’humilier comme ça…

_ Je n’ai jamais voulu l’humilier. Ça m’embête vis-à-vis de lui mais, d’un autre côté ça lui faisait de la pub aussi. Qu’est-ce que je lui dois en fait ? C’est dommage. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça mais c’est comme ça. Si on lui faisait un beau chèque  vous  pensez que ça le consolerait ?     

Peut-être bouleversé lui aussi le maire de Valence a annoncé qu’un grand hommage serait rendu au Soro. Mais il a été battu aux élections juste après et le nouveau maire a d’autres priorités, en particulier celle de déclarer « Valence ville anti taurine ».

Le dernier en date, un aficionado parisien, a pris rendez-vous avec Luis.

_J’ai été absolument bouleversé par le  Soro. Ce n’est pas bon signe se dit Luis. J’aimerais beaucoup l’inviter au club « Le ruedo de Paris ». Je ferais un petit discours de présentation où je retracerai sa carrière en évoquant l’aspect tauromachie populaire, Soro torero de son terroir, de son village, ce lien avec le peuple qui est en train de disparaître hélas !  Après je parle de Soro le modèle (il ne va pas me faire le même coup que les accidentés, j’espère se redit Luis) par exemple dire : on se plaint quand on a un petit bobo et Soro, après toutes ces opérations il s’est remis devant le toro. Il représente vraiment une inspiration pour nous, même si le mot inspiration fait un peu trop religieux. Et je conclus comme ça _Maestro. Torero. Héros. Bienvenue à Paris et, pour tout ce que vous avez fait, pour tout ce que vous êtes, au nom de tous ici, et là je lui ouvre grand mes bras, j’aimerais vous donner un abrazo muy fuerte. Vous voyez ? Je pense qu’avec son histoire, avec son personnage, avec la chaleur des aficionados parisiens, nous avons la réputation d’être froids, nous lui prouverons le contraire, ça fera une très belle soirée.     

Une semaine plus tard l’aficionado rappelle Luis._ Excusez- moi, vous avez transmis mon invitation au Soro ?

_Oui ne vous en faites pas. Il est très content d’aller à Paris. Et sa femme est encore plus contente. Ils vous ont acheté plein de souvenirs de la région.

_Aïe ! Je viens de parler aux responsables du club. Ils ont toujours été d’accord avec ce que je leur ai proposé mais là ça ne les intéresse pas. Ils disent_ excusez- moi_ « Soro c’est un bourrin et c’était lamentable sa corrida à Valence.» En plus ils pensent qu’il n’est pas capable d’aligner trois mots. Voilà pour l’accueil chaleureux dont j’avais rêvé. J’ai insisté, je leur ai dit que Soro était un modèle d’aficion. Nous avons des aficionados magnifiques au club mais personne, ni chez nous ni ailleurs ne peut prétendre avoir une aficion aussi belle, aussi absolue que la sienne. Personne n’a passé tout ce temps à l’hôpital, personne n’a dépensé presque tout ce qu’il a gagné. Et pourquoi ? Pour se mettre à 50ans passés, avec à peine une demi- jambe devant un toro de 500 kilos. Ils n’ont pas voulu me dire non carrément, ils m’ont dit « on essaiera l’année prochaine ». Bref, ça tombe à l’eau. 20 ans de souffrance et que de l’indifférence! Je m’en veux terriblement si j’ai vexé Soro. Je  suis vraiment désolé.

Qu’est- ce qu’on peut faire ? se demande Luis. Réécouter The Impossible Dream ? Il y en a un peu marre mais le moment l’exige. Nouvelle profusion de Quichottes incarnés par des chanteurs de charme tout sourire et smoking.

To dream the impossible dream gnagnagna

To bear with unbearable sorrow….This is my quest. Etc.

Rêver le rêve impossible. Supporter avec un insupportable chagrin. Telle est ma quête.

Sorrow/Soro  ça va de soi. Quichotte au physique de Sancho Panza, vestige d’une Espagne paella, castagnettes et corrida. Sa quête, les espagnols modernes s’en foutent et, pour les « bons » aficionados, ce n’est pas grand-chose d’autre qu’une farce un peu embarrassante. Les historiens se sont à peine aperçus de son retour historique et, quand on commence par lui dire « vous m’avez bouleversé, ça se finit presque toujours en «je suis désolé».

Il ne reste à peu près qu’une rue et un paso doble à son nom. That is the sorrow.     

A notre ami Paul Cahoua

Publié par myriamcomte le 1 mars 2025
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Séville 2017 photo Emmanuel Burlet

Nous avons appris avec une profonde tristesse le décès de Paul Cahoua survenu le 19 février 2025.

Pendant un quart de siècle, à partir du milieu des années 70, Paul Cahoua, dans les fonctions de Secrétaire général, a formé avec le président André Berthon une pareja exceptionnelle qui a établi durablement l’identité du Club Taurin de Paris comme un foyer d’aficion éclairée et ouverte. A l’approche rationnelle et technique du président, il apportait une vision plus sensible et esthétique mais tout aussi exigeante, habitée par l’enracinement des jeux taurins dans la fête et les traditions locales. Il fut un ardent et actif promoteur et organisateur de voyages et déplacements collectifs dans des ferias françaises et espagnoles et se montrait toujours attentif à diversifier les activités du Club sans oublier les dimensions touristiques, gastronomiques et festives comme en témoignent son attachement à la feria de Pampelune ou son carnet d’adresses des tables landaises et basques. Dans le climat des fêtes, ce haut fonctionnaire laissait libre cours à un humour pétillant voire à quelques espiègleries qui surprenaient ses amis et dont lui-même souriait sous cape. Animateur à l’imagination fertile, il avait ainsi organisé en juin 1988 pour les membres du Club un mémorable rallye taurin dans Paris dont la conclusion à Sceaux a marqué le début de la tradition de la « fête du Club ». Homme de grande culture, il se montrait sans égal pour discerner les forces et les faiblesses des artistes de l’arène, dans le choix des mots et des situations, il y montrait la justesse généreuse du caricaturiste de talent ; avec sa gourmandise des mots, il se plaisait à conter ses découvertes en s’attachant à rapporter les péripéties d’une course avec une parfaite exactitude sans user d’un seul terme technique en espagnol.

Tous ceux qui ont eu la chance de partager le commerce amical de ce compagnon de feria exceptionnel conservent comme un bien particulièrement précieux les sonorités de sa voix douce qui savait si justement vous accueillir avec sincérité, vous associer avec générosité et susciter avec ironie une complicité critique envers les petites faiblesses du monde. Il savait avec bonheur faire vivre en les rapportant aussi bien les nuances d’un combat de l’arène que les incidents d’un voyage, y compris ceux dont il avait été l’acteur majeur en tant que chauffeur aussi passionné qu’inexpérimenté.

Quels que soient les moments, quels que soient les sujets, sa chaleureuse présence vous entrainait toujours à savourer la richesse des plaisirs que savent offrir moments et récits authentiquement partagés. Paul demeurera toujours présent dans le cœur ce ceux qui ont pu vivre avec lui des moments de communion aficionada.

Jean-Pierre Hedoin, Président d’honneur du Club taurin de Paris

Bilbao 2016 photo Emmanuel Burlet

Lettre à Paul

sur la route de Ronda 1987 photo Emmannuel Burlet
dans las arènes de Ronda 1987 photo Emmanuel Burlet


Yves Charpiat fonctions des vétérinaires taurins

Publié par myriamcomte le 19 février 2025
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Ce mardi 11 février, au Loubnane, le Club Taurin de Paris accueille Yves Charpiat, Docteur Vétérinaire, Président de l’Association Française des Vétérinaires Taurins (AFVT), membre du comité de rédaction de la revue ToroMag.

Myriam Comte ouvre la soirée : Yves Charpiat est né à Paris, fit sa prépa à Paris au lycée Saint Louis puis l’école vétérinaire de Toulouse. Son épouse, originaire de Noirmoutier, le conduit à s’installer et exercer (ville et rural) en Charente Maritime,

Sans tradition familiale, il découvre tardivement la corrida avec un copain lors d’une retransmission de corrida avec Victor Mendes et El Soro sur Canal +, C’était en 1988, il a alors 35 ans,

Il assistera ensuite à des corridas à Floirac, puis Dax et Vic.  Ce qui l’a touché c’est l’intensité du spectacle entre peur et beauté, ainsi que la passion des aficionados.

 Très vite il va rejoindre le fondateur Pierre Daulouède de l’Association Française des Vétérinaires Taurins, Il sera tour à tour, bibliothécaire, secrétaire puis Président depuis 9 ans.

Il comprend vite l’importance du rôle du vétérinaire dans le bien être du toro.

Avant de répondre aux questions des passionnés, Yves Charpiat explique les différents rôles du vétérinaire, avec des projections.

En tant que vétérinaire taurin, il doit s’assurer que le taureau soit dans le meilleur état possible et qu’il ne souffre pas.

1/Au Campo

Le vétérinaire taurin peut-être praticien dans les élevages braves ou faire partie d’une CTEM (commission taurine extra-municipale) où sa présence est obligatoire.

A l’élevage, son rôle comprend : identification, vaccination, prophylaxie, conseils concernant l’alimentation, soins, pose de fundas. Nous est alors présenté un « mueco », piège servant à immobiliser l’animal et à accèder aux différentes parties du corps ou de la tête du taureau.

A propos des fundas, Yves explique qu’il était contre mais il reconnaît que cela présente des avantages, entre autres que le toro y étant habitué, stresse moins lors de son départ pour les arènes.

Par contre, si elles évitent des blessures ouvertes au campo, elles peuvent masquer des problèmes internes plus difficiles à détecter.

Sur le plan de l’alimentation, l’AVTF a mené une étude sur une durée de 8 ans avec l ’INRA   pour étudier les causes des chutes fréquentes des taureaux.

Ils ont travaillé sur les fibres musculaires sur 62 taureaux en 2003 puis 24 autres en 2005 pour chercher si ces chutes avaient un lien avec la nourriture. Après avoir filmé les combats, ils ont fait des prélèvements à l’arrastre sur les toros afin de déterminer les relations entre l’encaste, la ganaderia, l’individu.

Ils répartissent les toros selon trois types : ceux qui utilisent mal le glucose, les trop gras, ceux qui s’asphyxient.

Or une course demande au toro d’être à la fois un sprinter à l’arrivée dans le ruedo, un haltérophile sous la pique et un coureur de fond à la muleta.

Le premier type explosif, aux fibres glycolytiques nombreuses régénère mal et s’éteint vite, le type économe possède moins de fibres glycolytiques, utilise l’oxygène et dure plus longtemps.Quant au toro inapte il n’a pas de fibres glycolytiques et utilise mal l’oxygène.

Les plus proches du toro idéal sont les Victorino Martin et les Cebada Gago et les plus éloignés les Miura et Juan Pedro Domecq.

2/ Yves aborde ensuite le transport des toros du campo aux arènes. Les toros doivent être transportés dans des véhicules aménagés lorsque le voyage dépasse 8 heures de route.

Un projet d’arrêt au bout de douze heures de route avec décharge obligatoire des animaux est étudié à Bruxelles… Problèmatique avec des toros !S’il est important que les animaux puissent s’hydrater durant le voyage c’est aussi vrai à leur arrivée aux arènes souvent sous la chaleur où ils ne doivent surtout pas rester dans le camion.

 Les toros peuvent devenir complètement inopérants s’ils restent en plein soleil ou confinés dans les chiqueros mal aérés trop longtemps.

3/ Aux corrals

Le rôle du vétérinaire est de veiller à ce que les toros dans les corrals puissent correctement s’alimenter et boire grâce à des mangeoires et des abreuvoirs adaptés, avoir une litière si le sol est en ciment.

De mauvaises conditions peuvent entraîner des désordres physiologiques comme l’acidose qui se manifeste par la perte des onglons.

Les vétérinaires établissent des fiches d’observation des toros pour que, s’il s’avère qu’il y a un problème au niveau de la nourriture, ils en rendent compte aux ganaderos afin de la modifier avant la prochaine corrida.

Il arrive que la CTEM, après remarque  des cuadrillas, demande au vétérinaire de vérifier la vue d’un toro, ce qui est extrêmement compliqué. La plupart du temps, pour sa part, il fait confiance aux professionnels et préfère dans le doute, éviter toute prise de risque pour le torero.

Cas exceptionnel, Yves raconte comment le Dr Daulouède eut à recoudre un toro de Miura qui s’était déchiré le cuir lors de la mise en chiqueros…

4/ Pendant et après la course

En Espagne, il y a obligatoirement un vétérinaire au palco. En France,  selon les arènes, un vétérinaire peut être présent au palco, mais c’est assez rare, même si à Vic, le palco de la corrida concours est entièrement composé de vétérinaires.  Cependant il y en a souvent un à proximité à qui la présidence peut demander son avis dans les cas difficiles.

Le vétérinaire peut avoir à intervenir pour soigner un cheval blessé. C’est ainsi qu’à Floirac, Yves a, avec l’aide d’un de ses confrères et du chirurgien bayonnais Jean-Michel Gouffrant présent, sauvé la vie de Coquet, un cheval de la cavalerie de Bonijol,  éventré par un toro. Coquet, rétabli, mourut dix ans plus tard de sa belle mort.

Le vétérinaire peut aussi être amené à soigner les toros graciés : désinfection, usage de miel liquide  pour la cicatrisation et retour au plus vite au campo.

Il donne l’exemple de Lebrero (Santiago Domecq) grâcié en 2018 à Dax par Ginés Marin, très bien remis mais qui mourut au campo lors d’un affrontement avec un autre semental.

 5/ L’AFVT s’est vue confier il y a 30 ans par l’UVTF une mission de contrôle des cornes des toros dans les arènes de 1ère et 2ème catégories. Dire qu’une corne est afeitée sans en faire l’analyse est totalement impossible.

Aussi, actuellement, deux paires de cornes par course sont tirées au sort. Le mayoral prévenu peut assister au prélèvement des cornes. Les cornes sont mesurées à l’arrastre puis identifiées par scellés et conservées dans un sac lui-même scellé accompagné d’une fiche.

Toutes les cornes prélevées lors de la temporada sont analysées en novembre. Aujourd’hui, très peu de cornes sont afeitées : en 2001, sur 160 cornes prélevées ,52 étaient « positives »  et en 2019 sur 126 cornes prélevées, il n’y en a que 4 provenant de toros différents. 

Or pour qu’il y ait déclaration d’afeitado, il faut que 3 cornes sur les 4 analysées de la même course soient positive…

6/ Enfin, un prix Pierre Daulouède, assez mal vu par les autres vétérinaires, récompense toute personne ou entité qui met en valeur le toro, que ce soit un matador comme Emilio de Justo ou Thomas Joubert, un picador Gabin, la cavalerie Bonijol, un organisateur comme l’ADAP ou Orthez, ou l’ONCT pour le travail fourni par André Viard et son équipe, ONCT à laquelle collabore de manière active l’AFVT pour apporter les réponses techniques à nos accusateurs.

A l’issue de la projection, la parole est donnée à la salle

N’y aurait-il pas d’autres manières de déceler la fraude au niveau des cornes, les infra rouge par exemple ?

Ce serait possible mais coûteux. La technique est testée en Espagne à titre expérimental.

Qu’en est-il de la pique ?

La pique pyramidale présentée par Julio Fernandez Sanz a été présentée et testée en Espagne. Pour l’instant, il n’y a pas de retour officiel. De toute manière, il sera nécessaire de la tester sur beaucoup de toros.

Comment faire la part entre le stress et la bravoure ?

Le toro est un animal stressé par le voyage, l’attente au corral et un peu moins dans l’arène. Malgré la lumière, la foule qui l’accueille à sa sortie, il charge, là ou les autres bovins fuiraient. Cette agressivité lui permet d’évacuer son stress.

La bravoure est génétique et n’a pas de rapport avec la forme physique. Le toro perçoit la douleur différemment des autres animaux. Des études (dosage des hormones) montrent qu’il ne transforme pas la douleur en souffrance mais en agressivité.

La bravoure se mesure à la pique mais également lorsque le toro embiste à la muleta

Avant, les indultos n’avaient lieu que lors des corridas concours. L’interprétation de la bravoure peut être influencée par le « ressenti » des arènes. Mais chaque toro est particulier.

Que pensez-vous des encierros pour le toro ?

L’encierro n’est pas bon pour les toros surtout lorsqu’il a lieu le matin de la corrida et que le toro se retrouve à la chaleur le reste de la journée. Il devrait n’avoir lieu qu’en nocturne pour lui permettre de se reposer la nuit. Un autre facteur de stress existe, rarement évoqué,  les pétards. Yves donne aussi l’exemple de toros de Yonnet enfermés sous les tribunes alors, qu’un concert de hard rock avait lieu le soir. Inutile de préciser qu’ils furent très mauvais durant la corrida du lendemain.

Quel est votre rôle lorsqu’un toro se blesse ?

Les fractures sont rares et ne donnent pas lieu à des analyses. Si, il s’agit de la chute d’onglons, il faut en déterminer la cause.

Comment la morphologie détermine-t-elle le comportement du toro ?

Les Murube lors des rejons ne tombent jamais. Or leur corps s’inscrit dans un carré et ils courent la tête en l’air en suivant la queue du cheval. A contrario, en corrida à pied, ils ont beaucoup de mal à embister avec cette morphologie.

Les vétérinaires en Espagne ont-ils les mêmes attributions ?

Il y a d’une part ceux qui travaillent dans les élevages et sont parfois aussi missionnés par la RUCTL, qui connaissent parfaitement les toros, et d’autre part  ceux des plazas, employés par l’administration et qui souvent refusent des toros sans véritable justification….

 Il ne règne pas une grande entente entre les deux groupes !

Quels sont les effets du stress sur les toros au corral ?

Si celui-ci n’est pas suffisamment bien aménagé, souvent, ils ne s’alimentent pas ni ne s’hydratent.

Quelles sont les causes de l’invalidité des toros : sanitaires, hépatiques ?

Parfois ils sont victimes de parasites mais la cause la plus fréquente est la tuberculose, difficile à surveiller au campo où ils sont contaminés par le gibier.

Comment détecte-t-on les troubles de la vision ?

S’il s’agit d’une blessure, une taie sur l’œil permet de le diagnostiquer facilement. Quant au défaut de vision, le confirmer en agitant des mouchoirs dans un corral fermé reste très aléatoire.

Dans les arènes il est plus facile de détecter une myopie.

L’association des vétérinaires taurins a-t-elle comme les chirurgiens des arènes des difficultés à renouveler ses membres ?

Nous ne sommes pas hélas très nombreux. Heureusement, trois jeunes nous ont rejoints cette année. En fait, il y a eu pas mal d’étudiants qui ont fait leur thèse sur le toro bravo, mais par la suite  pour des raisons professionnelles ou familiales, ils ne donne pas suite à leur passion…

Pour les chirurgiens, c’est différent et c’est encore plus difficile, il n’y a pas assez de moyens financiers (matériel, assurances…). Or s’il n’y a plus de chirurgien dans les arènes, la corrida s’arrête.

Qu’en est-il des conséquences d’une mauvaise pique ?

Le toro n’a pas de clavicule, alors piquer sur l’apophyse d’une vertèbre a des conséquences immédiates, le toro s’affaisse. Si la plèvre est atteinte, le toro respire mal et s’asphyxie.

 Parfois il y a des picadors mal intentionnés mais la plupart du temps c’est à la demande de leur matador.

Le travail sur la pique continue. La pique « française » (Bonijol) est plus petite que l’espagnole, c’est elle qui est utilisée actuellement obligatoirement en France.  Lors de la San Isidro en 1998-99, la moyenne des trajectoires mesurées sur tous les toros était de 21cm contre 11cm pour les trajectoires mesurées avec la pique française. Une nouvelle pique a été testée qui donne encore un léger gain avec  9,5-10 cm. La question se pose sur son emploi avec de gros toros ?

Qu’en est-il de la boiterie ?

Le toro qui sort des chiqueros est parfois engourdi. Ensuite, quand il galope dans le ruedo, il peut se faire un claquage ; ou encore un retournement trop brusque peut provoquer une fracture d’un doigt ou du boulet.

Un vétérinaire peut-il consacrer tout son temps au toro de combat ?

Non, il exerce comme un vétérinaire normal dans sa clientèle où le toro brave est un client comme les autres, même s’il est bien différent des autres ! Aucun vétérinaire, en France, ne se consacre uniquement aux toros. C’est possible en Espagne où certains vétérinaires travaillent exclusivement dans les élevages braves, où ils soignent également les chevaux.

Est-ce- que les vétérinaires qui, en Espagne, refusent les toros sans raison sont sous l’emprise des toreros ?

Non, c’est une de leur prérogative principalement à Madrid et un peu à Séville.

texte Martine Bourand enrichi par Yves Charpiat photos Yves Charpiat et Jean Yves Blouin

David Casas téléviser les corridas, enjeux et problèmes

Publié par myriamcomte le 5 février 2025
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Ce 30 janvier, le Club taurin de Paris reçoit pour sa première soirée 2025, le journaliste taurin David Casas. Après les vœux du président Thierry Vignal : « D’une année taurine 2025 avec des taureaux qui embistent et des toreros qui toréent vraiment ». Araceli Guillaume-Alonso, quant à elle, assure la traduction des questions et réponses.

La première question  posée concerne la naissance de son aficion.

En introduction, David Casas remercie le Club Taurin de Paris où, pour lui, c’est un honneur de venir parler de toros en toute liberté, ainsi que toute l’aficion française pour qui il a beaucoup de respect.

Il entre en aficion tout naturellement avec son père car, ce que beaucoup de gens ignorent, celui-ci était torero. Ainsi, il fréquente les arènes dès l’âge de trois ans, âge auquel il a emmené son propre fils. Il voit donc beaucoup de toros durant son enfance à Madrid. À treize ans, il entre à l’école taurine de Las Ventas. Il s’aperçoit que, bien qu’entièrement acquis aux taureaux, se mettre devant n’est vraiment pas fait pour lui.

Puis il raconte comment s’est construite sa carrière :

A dix-neuf ans, il entre à l’université pour étudier le journalisme, il bataille et fait intégrer le « toro » par le biais d’une formation au journalisme taurin comptant dans le cursus général. Au sein de l’université, il monte une peña à laquelle adhèrent entre cinquante et soixante personnes. À la sortie de l’université, il choisit de devenir journaliste taurin, voie moins évidente que celle de journaliste sportif.

Il travaille pour des périodiques, à 22 ans, en trois mois il passe du statut d’étudiant à professionnel avec une grosse responsabilité à Canal+, c’est son premier contact avec la télévision. Rétrospectivement, lorsqu’il visionne les émissions, il juge qu’il n’était pas vraiment au niveau. Il explique les obstacles à surmonter pour le jeune qu’il était pour se faire une place dans un monde de journalistes plus âgés, installés. Ce furent des années passionnantes; avec son style et son charisme, il vise un public jeune qui viendrait renouveler le public des arènes.

Après quinze années d’interviews du callejón, il deviendra responsable commentateur lorsque le directeur Hugo Casta veut changer l’image de Movistar, il remercie à ce moment-là Manolo Moles et lui confie le poste. En 2020, le nouveau directeur de Movistar le licencie à son tour, a priori, pour raison économique, mais il pense que la vérité est ailleurs… Movistar change de politique et ne souhaite plus que son image soit associée aux toros.

C’est à cette époque que l’idée de la création d’une nouvelle chaîne, OneToro, uniquement taurine, voit le jour. Movistar annonce se retirer de toutes les grandes férias. Il faudra donc à la toute nouvelle chaîne, sans préparation, les assurer, budget énorme, outre les 5 millions de la San Isidro, 3 millions pour Séville, 1,2 million pour Pampelune, 1 million pour Bilbao. D’autant plus que leur prévision de modèle économique fonctionnait sur une base de 200 000 abonnés uniquement en Espagne alors que le nombre total d’abonnés n’a pas dépassé 60 000 abonnés dans le monde ! Ils n’avaient pas pris en compte un facteur d’importance, à savoir que le piratage est un sport national en Espagne. Seul un Espagnol sur quatre paie son abonnement et, pire encore, un pour vingt en Amérique (Mexique, Pérou…).

Au-delà des sommes allouées aux férias, la chaîne doit assurer les frais de fonctionnement et surtout le droit à l’image totalement déconnecté des réalités et dont la répartition est pour le moins opaque. Ils sont versés à l’impresario des arènes qui est chargé de les partager entre toreros. Les principaux bénéficiaires étant les huit premiers de l’escalafón, tandis que les toreros classés de dix à cinquante, soit 75 %, ne se voient pas verser les droits à l’image pourtant payés par OneToro, idem pour les éleveurs.

Opacité renforcée par le fait que les toreros touchent en même temps le droit à l’image et les droits artistiques, sans réellement savoir comment la somme est répartie. Pour autant, tout le monde réclame son droit à l’image : matadors, bien sûr, mais aussi banderilleros, picadors, jusqu’au mozzo de espada.

Il avance deux propositions pour améliorer la situation : la création d’une structure de gestion des droits à l’image et une indexation du droit à l’image sur le nombre d’entrées et le nombre de personnes qui voient les corridas à la télévision.

Face aux difficultés économiques, OneToro n’a pas pu couvrir en 2024, la San Miguel à Séville et la feria d’Otoño de Madrid, villes avec lesquelles le contact est rompu. Il présente ses excuses aux abonnés.

Pour la temporada 2025, OneToro a revu à la baisse le nombre de corridas retransmises, la chaîne devrait annoncer en début de saison cinquante corridas. Il pense que la majorité des abonnés continuent à faire confiance à la chaîne, actuellement environ 53 000 lui sont restés fidèles.

Questions des aficionados :

L’une concerne d’éventuelles pressions du gouvernement espagnol pour limiter les diffusions télévisées de corrida? la seconde porte sur les subventions de l’état. David Casas admet que la pression est possible sur des chaînes publiques, mais sans incidence sur les chaînes privées. Quant à la seconde portant sur les subventions à la corrida, il rappelle que la corrida ne touche aucune subvention d’État en Espagne ; la corrida rapporte six fois plus à l’État que le cinéma.

Pourquoi donner le montant des droits à l’image à l’imprésario ? Est-ce pareil en France et en Espagne ? Il ignore pourquoi sinon qu’il n’existe pas de structure qui gère cela. De plus, les toreros touchent en même temps les droits à l’image et les droits artistiques, sans réellement savoir comment la somme est répartie. Mais surtout, 75 % des toreros ne touchent pas les droits à l’image ; cette part est-elle gardée par l’imprésario?… Alors que les premiers de l’escalafón touchent environ 150 000 euros pour une corrida, les autres seulement 18 000 et 20 000 euros.

Le problème de la fraude peut-il être jugulé ? les Français sont ils plus vertueux dans ce domaine? Il pense qu’en Espagne cela est impossible même Morante lui a avoué ne pas payer l’abonnement aux toros pour ne pas passer pour le ringard du village. David Casas dit ne pas connaître les chiffres pour la France …

Comment One Toro pouvait-elle s’en sortir ? Movistar diffuse plusieurs sports dont certains très populaires notamment le football, ce qui n’est pas le cas de One toro. Il pense que la majorité des abonnés continuent à faire confiance à la chaîne actuellement environ 53 000 sont  restés fidèles.

Y at-il une répartition des corridas entre les chaînes régionales et OneToro ? Non, en fait les chaines régionales ont peu de moyens c’est pourquoi elles diffusent les petites férias.

Cette soirée, a permis aux aficionados du club de découvrir une face plus méconnue du monde taurin qui comme toute institution a ses forces et ses faiblesses. Après des  remerciements  chaleureux à  David Casas,  les échanges, se poursuivent comme il est de coutume, autour du buffet .

Texte Martine Bourand photos Jean Yves Blouin membres du Club Taurin de Paris

Hydratation du toro de lidia et son comportement dans l’arène (Julio Fernandez Sanz Madrid 12/11/2024)

Publié par myriamcomte le 31 janvier 2025
Publié dans: ACTUS TAURINES. Poster un commentaire

Dans le cadre des conférences de l’Union des Abonnés et Aficionados Taurins de Madrid _ UAATM – le vétérinaire Julio Fernández Sanz présentait en avant première au monde taurin madrilène, les résultats d’une étude novatrice, jusqu’alors d’un domaine inexploré, à propos de “L’importance de la déshydratation sur le rendement du toro (de combat)”.

Julio Fernández Sanz est vétérinaire spécialisé dans la génétique, étude des encastes, techniques d’analyse des cornes et développement des “outils” de toréer. Il est à l’origine du Livre Généalogique informatisé du Toro de Lidia en collaboration avec les associations des éleveurs de toro brave dont la Real Unión de Criadores de Toros de Lidia (RUCTL). Il est l’auteur du livre de référence “Descubriendo al toro de lidia (2023).

Comme prémice à l’exposition de son étude, Julio Fernández, met en relief les quatre bases sur lesquelles reposent la réussite et succès de tout éleveur de toros braves: l’alimentation et le maniement des animaux, la génétique et la sélection, l’hygiène et les soins qui doivent leur être apportés. Tout manquement ou écart à l’optimisation de ces conditions conduiraient sans aucun doute à l’échec et appauvrissement des produits de l’élevage.

De nos jours, le toro de lidia, est un animal dont les qualités physiques sont à comparer, toutes proportions gardées, à celles d’un athlète humain. Les efforts soutenus lors de la suerte de varas et l’exigence de résistance à la longueur des faenas modernes requièrent des caractéristiques physiologiques absolument différenciées des autres individus de l’espèce bovine.

Pour cela, le vétérinaire Julio Fernández rappelle les particularités de la physiologie de toro de lidia. Le toro est un descendant du bos taurus primigenius ou auroch. Il est mammifère de la famille de bovidés, mammifère ruminant dont l’appareil digestif – formé de quatre estomacs –métabolise les aliments du toro – herbe, fourrage et pienso – en union avec l’absorption quotidienne d’une quantité considérable d’eau, de l’ordre de 8 à 10% du poids à vif de l’animal

C’est là qu’intervient le principal objet de l’étude: l’hydratation… et les effets contraires de la déshydratation.

Les bénéfices de l’hydratation sont nombreux. En plus de transporter des nutriments, minéraux et vitamines, et d’activer des enzymes pour fournir de l’énergie au corps, elle aide à réguler la température corporelle et à lubrifier les tissus et les articulations.

A l’inverse sont les effets négatifs de la deshydratation, les signes et symptômes qui la caractérisent.  De la diarrhée à une insuffisance rénale, de la perte de poids selon son degré. La deshydratation peut provoquer instabilité corporelle, nervosité jusqu’à des troubles du comportement, diminution de l’attention et fixité, faiblesse et manque de coordination motrice. Deux tableaux cliniques extrêmes peuvent se produire en conséquence de la deshydratation tels que le choc hypovolémique (perte de volume de sang, hypothermie, tachycardie, perte de connaissance et mort) et le coup de chaleur pendant le transport, par exemple, (hyperthermie, oedème du poumon, asphyxie, etc, et mort)

Le toro de lidia est soumis à des situations de stress thermique qui peuvent passer de la tranquilité et adaptation à l’environnement – zones boisées de l’élevage – à des déplacements et enfermements lors de leur transport vers les arènes et séjour dans les corrales et chiqueros de ces mêmes arènes. Pendant le transport et le temps de leur présence dans les dépendances des arènes avant la lidia, les toros ne sont pas ou rarement alimentés en eau. En conséquence, le rythme cardiaque s’accélère, augmentent le métabolisme et l’énergie qui provoque l’augmentation de la température corprelle et donc, pour résultat la perte d’eau par transpiration. Toutefois les toros disposent d’abreuvoir dans les arènes mais ceux-ci peuvent être mal situés dans les corrales – a contraquerencia – ce qui les empêche de se désaltérer ou bien que l’eau ne soit pas “de leur goût”. On notera que ni les cages de transport ni les chiqueros ne sont pas bien souvent équipés de récipients d’eau, bien que certains ganaderos, transporteurs et mayorales font accompagner les toros de quantités d’eau suffisantes et, de surcroît, celle à laquelle les animaux sont habitués.

Donc la qualité de l’eau est importante et parfois lui est ajouté un soluté de réhydratation pour en améliorer les niveaux de sels minéraux. Le phénomène de deshydratation est accentué en fonction de la température ambiante et du temps écoulé entre l’apartado, l’entrée aux chiqueros et le début de la corrida. Il est important de signaler que dans bien des villes et villages en fête, la tradition de l’encierro, le matin même de la corrida, représente une épreuve supplémentaire pour les toros, non alimentés et hydratés correctement. Les règlements taurins ne tiennent pas compte de ces “détails” et stipulent que le sorteo aura lieu le matin de la corrida, à 12 h par tradition du siècle dernier… sans préciser le temps passé dans les chiqueros et leurs conditions d’aération, de température.

Résultats d’analyse de sang post mortem

Au cours de la saison taurine 2024, Julio Fernández a effectué des analyses de sang – post mortem – et mesuré la concentration de sodium en mM/L, méthode habituelle car le sodium aide à réguler la quantité de fluide sanguin et par conséquent en déduire le niveau d’hydratation ou de deshydratation des bovins, en particulier des toros de lidia. Pour une meilleure compréhension et comparaison des données, le code de couleurs des feux de signalisation est utilisé pour définir les niveaux d’hydratation.  On a aussi mesuré le niveau de stress dont souffrent les toros en fonction de la température et humidité relative ambiantes. (Tab. 1)

                                                                                                     

On voit que la bonne hydratation est mesurée pour 145-148 mM/L et la mauvaise pour > 152 mM/L (millimoles par litre) (Tab. 2)

L’étude porte sur les prises de sang de 110 toros (81 > 4 ans et 29 novillos) mis à mort à l’occasion de corridas de Las Ventas et en d’autres plazas de toros des provinces de Madrid, Castille-la-Manche et Andalousie. Le tableau suivant, toujours appliquant le même code de couleurs, indique les valeurs moyennes par corrida de la concentration de sodium et, ainsi, le niveau moyen d’hydratation des toros.

Le niveau d’hydratation des toros de combat peut avoir une influence sur le comportement de l’animal dans l’arène et de la valoration que peut faire public par sa réaction au moment de l’arrastre: ovations, silence, sifflets (pitos). Les graphiques siivants en sont le résumé, avec la valoration de l’ensembe des 44 toros combattus à Madrid – Las Ventas (1er graphique gauche)

Julio Fernández s’est attaché à relever ces réactions et manifestations pour les toros de 14 arènes et éventuellement des trophées reçus par les matadors au terme de leurs faenas aux dits toros. Le détail de tous ces résultats et les commentaires de Julio Fernández sont disponibles sur le lien:

Par cette intéressante et instructive conférence, Julio Fernández vient de mettre l’accent sur les effets négatifs de la déshydratation sur le rendement des toros de lidia., pour la première fois, avec expertise et précision. Par tradition et sans esprit curieux, la plupart des ganaderos et des organisateurs de corridas, les règlements taurins non plus, n’ont pas prêté attention au traitement auquel étaient soumis les toros lors de leur dernier combat dans l’arène. Loin de leur habitat, sans leur alimentation habituelle et les conditions environnementales auxquelles ils sont exposés, les toros ne peuvent développer leurs capacités physiques et comportementales pour lesquelles ils ont été sélectionnés. Les conditions climatiques actuelles accentuent sans aucun doute, en Espagne comme dans le Sud de la France, les problèmes dus à la chaleur et leur effet sur le métabolisme des toros et leur hydratation. Pour y remédier, étayé par sa récente étude et expérimentation vétérinaires, Julio Fernández propose des mesures tangibles et pratiques pour éviter et réduire les problèmes de stress et comportement des toros durant la lidia:

  • installation d’abreuvoirs, propres et d’accès facile pour les toros dans les corrales.
  • mesures préventives pour le maintien et surveillance de la qualité de l’eau
  • réalisation des encierros nocturnes, la veille de la corrida
  • modification des horaires du sorteo en fonction de l’horaire de la corrida
  • installation d’abreuvoir ou récipients dans les chiqueros
  • habituer les toros à reposer dans un corral de la finca quelques fois avant la corrida

Espérons que ces recommandations et la logistique qui s’y rapportent ne devraient pas poser de difficulté à leur application par les professionnels du monde taurin dans leur propre intérêt et surtout celui de l’amélioration de présentation et comportement des toros pour l’intérêt, celui-là, et de la satisfaction des aficionados.

Rédacteur Georges Marcillac coéditeur du blog Torero&Arte photos et tableaux issus de la présentation de Julio Fernandez Sanz

La profondeur de Emilio DE JUSTO

Publié par myriamcomte le 14 décembre 2024
Publié dans: LES REUNIONS. Poster un commentaire
Emilio de Justo à son arrivée au Club Taurin de Paris

Ce 11 décembre, Emilio de Justo était l’invité du Club Taurin de Paris : accueilli avec chaleur, se mêlant à la cohorte des aficionados, il captait d’emblée l’attention et l’intérêt, après l’introduction du président Thierry Vignal.

Thierry Vignal, président du CTP accueille Emilio de Justo


Il évoque d’abord sa vie de torero : son enfance en Estrémadure, région taurine s’il en est, où il voit beaucoup de corridas à la télévision. Il est séduit surtout par l’émotion qui se dégage du spectacle et à 15 ans, il se lance dans la formation taurine : ses débuts sont simplement le toréo de salon avec Rafaël Canada et ce qu’on appelle en Espagne, le toreo de « tapia », où les jeunes apprentis attendent assis sur un mur lors des tientas que les toreros confirmés veuillent bien leur laisser la place. Puis il entrera à l’école taurine de Plasencia suivie par celle de Caceres.

En 2000, il revêt pour la première fois l’habit de lumière : une véritable fête et une grande émotion. Il passe en novillada piquée en 2002, là où dit-il « les choses sérieuses commencent » et avec l’aide de son école taurine toréera 70 novilladas pendant les 5 années suivantes avec de nombreux succès dans les férias de novilladas (Arnedo, Arganda del Rey, etc.) et dans des grandes arènes. C’est là où il comprend l’exigence du toréo.


L’alternative survient en 2007 des mains de Talavante avec Cayetano pour témoin devant des toros de Jandilla. Après 2 saisons il subit en 2010 un fracasso monumental à Madrid où il entend les 3 avis. Sa carrière est suspendue pour 6 années très dures pendant lesquelles il ne perd pas courage. Pour continuer, avec l’aide du matador colombien Guerrita Chico, il se rend 4 années de suite en Colombie car il n’aura eu en Espagne qu’un seul cartel dans un pueblo d’Estrémadure. En 2013, il gracie un toro, ce qui lui vaut de nouvelles invitations et lui permet de retrouver le plaisir de toréer et de se rendre compte que Madrid n’avait été qu’un accident.

Emilio de Justo Thierry Vignal et Araceli Guillaume- Alonso

C’est Luisito, matador français retiré à San Lucar de Barrameda, qui le prend en mains et lui offre une opportunité à Orthez où il coupe 2 oreilles à une corrida de Hoyo de la Gitana. S’ensuivent des cartels dans tout le Sud-Ouest, notamment une rencontre avec les Victorino à Mont-de-Marsan où il coupe à nouveau 2 oreilles, puis l’année suivante avec les Adolfo Martin et le même résultat.
Ces succès attirent l’attention en Espagne et lui ouvrent des contrats (Valladolid, Azpeitia,..) et il revient à Madrid avec les Victorino et sort pour la première fois par la puerta Grande à la féria d’Automne.
L’année suivante, Bilbao et Pampelune lui ouvrent leurs portes, avec succès, mais la crise du COVID éclate bientôt et brise l’élan. Il a peur d’être oublié.


2021 est pour lui une année de consolidation avec des grandes portes à Madrid et à Séville pour la San Miguel, devant les Victorino.

triomphe à la Maestranza de Séville après une grande faena au toro n° 51 de Victorino Martin le 23 septembre 2021


En 2022, l’empresa de Madrid lui propose un geste avec une encerrona le dimanche des Rameaux. Les arènes sont pleines et après une faena intense au toro de Pallares, c’est l’accident à l’estocade : la voltereta lui brise les vertèbres cervicales, heureusement sans déplacement, mais les médecins prévoient 1 an ou 1 an et demi d’arrêt. Suivent 4 mois et demi d’immobilité complète dans un corset et surtout de douleurs intenses, mais il savait qu’il devait tout donner. Et il revient au toréo, 5 mois plus tard à Almeria, avant de toréer 10 corridas dans des plazas de secunda pour retrouver le sitio malgré la douleur (sous calmants) et la gêne qui n’ont pas disparu. Intérieurement, « il pleurait pendant le paseo ».


En 2023, il torée de nouveau dans les grandes plazas ; les séquelles sont toujours là, surtout dans le cou, qui lui donnent 60% de ses capacités. Mais il s’entraîne à fond pendant l’hiver car il est sûr de réussir et d’être prêt en 2024. Cette temporada sera des plus importantes avec de grands succès à Pampelune, Malaga, et son vœu de revenir au sommet s’accomplit grâce à un moral d’acier.
De chaleureux applaudissements saluent cette évocation de sa carrière et préparent certaines questions qui vont suivre.

naturelle devant Portezolano n°51 de Victorino Martin Séville 2021


Q : Il a une relation particulière avec Victorino Martin : peut-il en donner l’explication ? Et quels sont les toros de Victorino qui l’ont le plus marqué ?
Cela a commencé par hasard : il vivait dans un village non loin de la finca de Victorino et vers 16 ans il faisait du stop pour aller à une tienta. Victorino s’arrête : lui-même est très impressionné de cette rencontre, mais Victorino lui indique que la tienta dans son élevage c’est dans l’autre direction et qu’il se trompe. Réponse : « Non, non, je ne suis pas encore prêt pour aller chez vous, on verra plus tard ! ». Ceci explique assez bien la qualité de leurs rapports futurs…
Pour les toros : en 2016 le premier toro de Mont-de-Marsan auquel il coupe 2 oreilles. En 2021, le toro de Séville auquel il coupe là aussi 2 oreilles et le toro de Madrid auquel il donne une des faenas les plus intenses de sa carrière et enfin la corrida de Victorino à Cali, une de ses après-midi les plus complètes.


Q : En 2024, Ses triomphes lui ont valu 6 rabos coupés dont 2 indultos. Lesquels lui ont apporté le plus de plaisir ?
Il doit réfléchir : La saison a été tellement riche qu’il a du mal à détacher l’une ou l’autre de ses faenas. Peut-être celle à un toro de Vellosino dans un pueblo qui lui a donné beaucoup d’émotions.

Emilio de Justo au Club Taurin de Paris le 11 décembre 2024


Q : En parlant de force mentale, comment se remet-on après 2 toros rentrés vivants à Madrid puis après l’accident ?
C’est une question profonde et difficile. « je me pose la question : comment ai-je pu en être capable ? J’ai passé tant d’années sans toréer et comment ai-je pu faire tout ça ? peut-être l’aficion et l’amour du toréo.
Le torero doit penser faire ses choix et décider seul. La solitude et la réflexion sont absolument indispensables, car dans sa tête il se voit tout le temps en train de toréer ou se demande quel est le toro qu’il voudrait voir. »


Q : Dans le même ordre d’idées rêvez-vous de toros ?
Oui il y a un rêve dans sa vie. Et il rêve toujours de faenas. Mais de toute façon, la réalité est toujours meilleure que le rêve ! Surtout qu’il y a aussi des cauchemars.
En tout état de cause, il voit toujours le côté positif, même dans les moments désagréables : il voit le bon qui va arriver après.


Q : Quels sont les toreros avec lesquels il apprécie le plus de toréer ?
Tous. D’abord parce qu’ils l’ont admiré après l’accident de Madrid, lui-même les admire tous. Sur le concept du toréo, les grandes figuras l’ont impressionné Joselito, Ortega Cano, Manzanares. Il prend beaucoup de plaisir à les voir toréer, mais cherche surtout son propre style.

Emilio de Justo répondant aux questions des aficionados


Q : Que sera sa temporada 2025 ?
(sourire) Ce sera une temporada où faire un pas de plus et améliorer son toréo. Il ne faut pas être conformiste et avoir l’humilité de savoir qu’il y a encore des choses à faire.
(Bien entendu, aucun détail concret sur ses perspectives de cartels en 2025.)


Q : Quel est son toro idéal : facile, difficile ? Celui qu’il faut attendre ou celui qu’il faut aller chercher ?
Il ne sait pas. Car c’est au torero de s’adapter au toro. Il faut donc le laisser tel qu’il est mais bien connaître les élevages pour être capable d’anticiper toutes ses réactions.
Il préfère le toro qui vient avec caste et bravoure et qui embiste bien. Il aime la bravoure, mais la bravoure franche, le toro encasté, mais avec de la classe.


Q : Est-ce important d’être chef de lidia?

Le chef de lidia doit être attentif, mais c’est quelque chose qui relève plus de l’étiquette aujourd’hui. Tous les toreros sont extrêmement attentifs à ce qui se passe en piste. En fait, le seul problème est qu’on doit tuer le premier toro alors que le public est froid et que le torero lui-même n’est pas échauffé ni au plus haut de ses capacités. Mais il faut assumer son expérience.


Q : Comment abordez vous la peur après tout ce que vous avez subi ?
La peur est toujours là ; mais la peur de ne pas toréer est la plus dure ! On a envie de la ressentir quand on ne peut plus se retrouver devant les toros.
En outre, quand on dépasse sa peur, cela use terriblement.

Estocade à Portelozano, n°51 à Séville le 12 sept 2021


Q : Emilio De Justo est reconnu comme un grand estoqueador. Quelles sont ses références ? Peut-il citer des estocades dont il se souvient ?
L’estocade est personnelle ; c’est une question de synchronisation des mouvements. La coordination est donc très importante et pour cela l’entraînement au carreton est fondamental. Il faut se sentir à l’aise au moment où on se profile d’où le carreton car c’est le moyen de créer son propre style à partir d’une base technique.
L’estocade pour le souvenir celle donnée au toro du Puerto de San Lorenzo qui lui a permis d’ouvrir sa première grande porte de Madrid.

Emilio de Justo reçoit le livre de Marc Thorel Toreros dans la ville lumière

Cette question conclut la soirée et Emilio de Justo peut saluer une nouvelle ovation avant de recevoir en cadeau le dernier livre de l’UBTF Toreros dans la ville lumière, car à son arrivée il n’avait pas manqué de poser la question : Y a-t-il eu des toros à Paris ?

Après la signature du Livre d’or du Club et dédicace de quelques photos, la soirée se poursuivra autour d’un bon repas avant que les aficionados parisiens ne se retirent enchantés de cette soirée

Texte et photos Jean Yves Blouin membre du Club Taurin de Paris publication sur son blog Face à la Corne

LES BRINDIS D’OR 1ère édition

Publié par myriamcomte le 9 décembre 2024
Publié dans: ACTUS TAURINES. Poster un commentaire
les lauréats
la salle

Une cérémonie de remise de prix a récompensé et mis en valeur les initiatives et actions taurines réalisées sur le territoire français sur la période de sept 2023/ 2024. La 1ère édition s’est déroulée le 2 décembre au théâtre du Gymnase Marie Bell et a réuni 600 personnes du sud-est du sud-ouest des parisiens des professionnels et aussi des personnalités du monde de la gastronomie, du rugby, de la presse, des arts et de la littérature.

Une quinzaine d’« anti-corrida » étaient postés devant le théâtre.

Cette soirée eut pour objectif de récompenser 10 lauréats choisis parmi 30 candidats déterminés par un jury de 12 personnalités taurines reconnues. Un vote public de 4000 votants a pris part.

Un BRINDIS D’HONNEUR a été remis à Léa Vicens et à Sébastien Castella, grande ovation du public, ainsi qu’au sénateur Laurent Burgoa pour son combat permanent dans la défense de toutes les tauromachies.

La soirée fut présentée par le comédien Arnaud Agnel qui reçu par ailleurs le brindis d’or de la culture, le pregón fut prononcé par Eric Lartigau, réalisateur de cinéma.

Les Lauréats.

1- BRINDIS D’OR COLLECTIF

  • Brindis organisation: Marc Serrano un toro pour un rêve d’enfant
  • Brindis transmission: l’organisation de la novillada sans picador de Saint-Vincent de Tyrosse
  • Brindis coup de coeur: les chirurgiens taurins de France
Marc Serrano 1 toro pour un rêve d’enfant
Président du cercle Saint Vincent de Tyrosse
Olivier Chambres Président des chirurgiens taurins

2- BRINDIS D’OR de la PROFESSION

  • Brindis ganadero: Robert Margé pour ses toros présentés à Dax, Nîmes et Béziers
  • Brindis torero: « Clemente »
  • Brindis novillero: Nino Julian
  • Brindis second role: Thomas Uceba
Robert Margé
« Clemente »
Nino Julian
Thomas Uceba

3- BRINDIS D’OR de l’ AFICION

  • Brindis culture: Arnaud Agnel ( adaptation théâtrale de Lettres Juan Baustita)
  • Brindis jeunesse: Happycionado
  • Brindis communication: Torista de Francia
Arnaud Agnel comédien adaptation au théâtre de lettres à Juan Baustista
Mathieu Vangelisti pour happycionado
Samuel Soto pour Torista de Francia

Julien Lescarret a conclu la soirée, il a remercié ceux qui ont permis l’organisation des Brindis d’or, et les bénévoles qui ont œuvré au bon déroulement de la soirée. Souhaitons longue vie aux BRINDIS D’OR

Texte Myriam Comte Photos Jean Yves Blouin membres du Club Taurin de Paris

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